Gonzo banlieue Ep 2 : "Made in America", chronique d’une guerre incivile


Fresque commémorant la trêve des gangs après les émeutes de 1992

Le récent documentaire Bloods & Crips, Made in America de Stacey Peralta nous donne à voir ce qui pourrait advenir d’ici peu dans nos cités radieuses LeCorbusinennes si l’onde de choc des émeutes de Los Angeles 1992 nous parvient comme prévu avec 20 ans de décalage… soit en 2012, année de l’apocalypse de substitution pour les incroyants de l’an 2000 et autres adeptes d’eschatologie aztèque. (Enfin le grand soir, décongelez Arlette !).

Made in America retrace la déliquescence du ghetto angelino sur trois générations et permet de replacer les choses dans leur contexte et de mieux comprendre un phénomène qui va bien au delà des hymnes gangsta-rap et de la culture du low-ride qui ont dument contribué à mythifier la culture des gangs de LA et à l’inscrire dans l’imaginaire collectif.

On y rappelle avec intérêt que, jusqu’aux années 60, les émeutes raciales américaines ou ce que l’on entendait jusqu’ici par là, n’étaient pas le fait de jeunes noirs passant leurs frustrations d’unter-prolétaires victimisés sur d’innocents blancs des banlieues résidentielles, mais bien le contraire, à savoir les razzia nocturnes de jeunes caucasiens en goguette sur les faubourgs noirs. Époque sortie de la mémoire collective, de laquelle ont récemment ressurgi quelques images oubliées, prises pendant les émeutes raciales de Saint Louis, Illinois qui en 1917 avaient entraîné la mort de près de cent personnes (« afro-américaines », nda).

Alors que les sixties avaient fait souffler sur les ghettos noirs l’espoir d’un renouveau du pacte socio-racial qui libérerait les forces vives du rêve américano-luthérien des entraves de la mémoire esclavagiste, les militants du pouvoir des fleurs ont vite été rattrapés par la réalité et ont vu la fin de leur rêve d’harmonie se briser sous les coups de queues de billard des Hells Angels à Altamont, au son de Sympathy for the Devil (revoir Gimme Shelter). Les afro-américains ont quant à eux vu la fin de leur rêve de terre promise entrevue au-delà des collines d’Hollywood par le Pasteur humaniste s’écrouler lourdement sur le balcon d’un motel anonyme du Tennessee (pas de vidéo de l’incident).

Une à une, les cibles du programme CointelPro (pour Counter Intelligence Program) du Bureau Fédéral d’Enquête, ont disparu plus ou moins anonymement du paysage médiatique à coup de méthodes barbouzardes d’une efficacité redoutable (relire Ellroy). Martin Luther, Malcom X, Huey P. Newton et leurs supporters ont eu droit au meilleur des techniques de contre-insurrection réservées aux ennemis de la nation (et plus particulièrement aux ennemis de J.Edgar Hoover) et ont été victimes de chantage, discrédités, écoutés, camés, retournés, traqués et si besoin refroidis.

Sur les ruines encore fumantes du Mouvement des Droits Civiques et du Parti des Panthères Noires, dont les fantômes militants hantaient encore les esprits, les enfants des Black Panthers, exclus des Boys Scouts of America et du rêve américain ont commencé à se regrouper en « clubs » qui se sont révélés vecteurs d’une nouvelle identité moins victimaire – mais d’autant plus victimisante pour les clubs adverses. Le processus de dégradation progressive qui fait qu’on est vite passé des poings aux armes de poing, puis aux fusils d’assaut, n’aura fait que s’accélérer après l’apparition du crack et de ses ravages à mesure que les territoires des factions bleues et rouges morcelaient l’inner-city plus sûrement que des barbelés sur la prairie. La politique d’incarcération massive et privatisée entamée sous Bush Sr., et poursuivie sous Clinton, a achevé de briser ce qui restait de normalité dans le paysage apocalyptique de guérilla urbaine qui est le quotidien des soldats urbains, et a définitivement tué le suburbian dream des membres des anciens « clubs » pour lesquels la contestation politique n’est depuis bien longtemps plus à l’ordre du jour, les promesses de rénovation urbaine faites au sortir des émeutes de 92 s’étant rapidement révélées illusoires.

Les émeutes « Rodney King » de 1992 ont poussé la logique insurectionnello- révolutionnaire de Watts 1967 à un paroxysme que d’aucun pourraient qualifier de « progressiste » en propageant pour la première fois le feu de la contestation jusqu’aux portes des quartiers résidentiels. Le progrès était net depuis St Louis 1917 et les émeutiers offrirent pendant plusieurs jours une résistance prometteuse aux cadets de la garde nationale perdus dans la ville noire. Cela étant dit, on devrait à mon sens s’efforcer de considérer avec une bienveillance toute positive le fait que les jeunes peuplant nos cités hexagonales aient l’intelligence, dans leur combat contre les forces de l’ordre, de recourir à des tactiques de guérilla plus évoluées que les marches silencieuses ou les randonnées militantes en mobylette à travers la France (souvenons nous de la Marche des Beurs) et se soient récemment mis aux embuscades concertées et au tir à l’arme de guerre (bien qu’avec parcimonie, leur usage étant plus adapté aux braquages qu’aux luttes d’émancipation prolétaro-immigrées.)

Raoul Duke

(Pour en finir avec le jeune de banlieue, extrait)

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