Il est là, avec ses lunettes fumées et ses cigarettes, à nous raconter calmement son immense erreur. Il écoute, reconnaît, explique. Cet homme, Christian de la Mazière, pensait devenir un cadre de la nation, il en deviendra la honte. C’est un collaborateur. Il l’a été de la manière la plus excessive en allant jusqu’à porter l’uniforme de la Waffen SS. Il avait 18 ans à cette époque-là, il a fait l’autre choix, le mauvais. Il le payera toute sa vie. Je vous invite vraiment à regarder cette vidéo de 18 min qui est un témoignage rare (à commencer à la troisième minute). Les gagnants sont d’habitude plus bavards que les perdants.
J’ai découvert Christian de la Mazière dans le documentaire Le Chagrin et la Pitié, réalisé par Marcel Ophuls en 1969. Ce long film de 4h30 est la chronique d’une ville française, Clermont-Ferrand, pendant l’Occupation. Le réalisateur s’est assis à la table des ces habitants du Puy de Dôme et leur a parlé de la guerre. Sans jugement moral, juste racontez-moi.
Les faits d’armes, les anecdotes des collaborateurs comme des résistants ne sont que rapidement évoqués par Marcel Ophuls. Ce qui l’intéresse, c’est de comprendre pourquoi certains ont fait le choix de la résistance et d’autres celui de la collaboration. A travers ces paroles d’hommes et de femmes, on en vient à penser qu’il ne s’agit pas d’un simple choix, encore moins d’un hasard (cf Lacombe Lucien de Louis Malle) mais d’une résultante. Les dés ont été lancés bien avant l’invasion de l’Allemagne. Ils ont roulés tout le long de l’enfance, ont poursuivi leurs courses dans le rapport à l’autorité, jusqu’à s’immobiliser dans ces années de guerre.
Christian de la Mazière résume lucidement ce qui a poussé une grande majorité de français à ouvrir les bras et même à prêter main forte aux nazis : le national-socialisme plutôt que le bolchevisme ; l’ordre plutôt que le désordre et l’antisémitisme des familles catholiques.
Mais à l’inverse, pourquoi entre-t-on en résistance ? Cela relève finalement plus de la réaction épidermique que du cheminement intellectuel. Ce sont généralement les « mauvaises têtes » qui deviennent résistants. Les autres s’accommodent des circonstances et essayent d’y trouver le moindre mal, ce sont des collaborateurs par défaut. Gaspard raconte qu’il est devenu chef d’un groupe clandestin parce qu’il ne supportait pas de voir les soldats allemands manger de la viande d’Auvergne alors qu’eux en étaient privés. Simple et logique.
Emmanuel Astier ajoute ces mots justes : « Je pense qu’on ne peut être résistant que lorsqu’on est inadapté. Vous ne pouvez pas imaginer des résistants qui soient militaires, cadres ou dirigeants ; ils ont réussi leurs vies ; ils la réussiront avec l’Allemand, l’Anglais ou le Russe. Mais nous qui étions des ratés, et bien nous avions des sentiments don-quichotiens que peuvent avoir les ratés ».
Le Chagrin et la Pitié nous montre également qu’il faut assumer une forme de radicalité quand on entre en résistance. Un résistant auvergnat ne pouvait pas se dire que parmi ces soldats allemands, certains devaient être de bons pères ; non, c’était l’ennemi et à ce titre, ce soldat devait mourir.
Les choses sont-elles si différentes aujourd’hui ? En quoi cette question est-elle usée ? A mon sens, en rien. Tout système repose toujours sur la mise sous tutelle, militaire hier, économique aujourd’hui, d’une majorité par une minorité. Les causes ne manquent pas. Les risques existent. Et les mêmes doutes reviennent inlassablement : collaborer à ce système quitte à être complice ou résister quitte à se tromper…
Augustin B.