« Valse avec Bachir » : l’animation du réel


 bashir

Justement salué par la critique et plébiscité par le public, Valse avec Bachir illustre de la plus belle des manières, après Persépolis de Marjane Satrapi (et peut-être pourrait-on ajouter à la liste les films du précurseur Miyazaki ?), l’arrivée de l’image animée et du dessin dans le monde des adultes. Certains justifieront les thèmes graves et tristes abordés dans ces films par la volonté d’introduire auprès des plus jeunes une sensibilité sur les questions politique et sociales. Pourtant, en revisitant les massacres de Sabra et Chatila de 1982 au Liban, Valse avec Bachir s’adresse bien à des spectateurs responsables en éclairant d’un jour particulier cette période noire de l’histoire moderne. La plupart du temps, l’animation simplifie la réalité au travers de personnages clairement définis, souvent figés (ami/ennemi, héros/méchant), et dont les traits sont inévitablement l’exacte matérialisation physique de leur nature (le personnage est de caractère néfaste, il est donc représenté de manière agressive : couleur, forme, voix…). Mais les films qui nous sont donnés à voir aujourd’hui, dont Valse avec Bachir est l’illustration la plus parlante, rivalisent de complexité dans la retranscription de notre monde. Ils ne cherchent plus un univers fantasmagorique particulier mais plutôt l’essence du réel. Ils ne visent pas plus à satisfaire le regard éberlué du spectateur qu’à susciter chez lui le questionnement et la curiosité. Valse avec Bachir a été en partie tourné en images réelles, ensuite numérisées et transformées en animation. Un paradoxe puisque l’animation provient par nature de l’esprit de son créateur pour s’adapter ensuite dans une forme organisée (story-board, arrière-plans, code couleur…). Il semblerait donc que le réalisateur Ari Folman, qui joue également le personnage principal, ait cru ajouter par l’animation un élément à une histoire qu’il aurait pu produire avec ses personnages de chair. La réponse est ce qui fait la force insurpassable de l’animation : le symbolique. La logique binaire (bien/mal) des mauvais mangas japonais (certains sont cependant formidables !), laisse ici la place à toute la richesse du réel, dont la signification est ainsi sublimée par le truchement de l’animation. Le spectateur perçoit avec d’autant plus de lucidité le fond derrière la forme et le signifié derrière le signifiant. Les enjeux stratégiques de la situation au Liban avec le rôle d’Ariel Sharon, l’ambiguïté du comportement et l’absence de réflexion du narrateur, alors soldat de Tsahal chargé de surveiller les camps pendant le massacre, apparaissent avec d’autant plus de force qu’ils sont accentués par les possibilités techniques et artistiques qu’offre l’animation et qui équivalent à une liberté absolue que ne peut offrir le réel, si perfectionné soit-il. Au lieu de réduire la vérité et de la simplifier, le symbolisme de l’animation est ici utilisé pour dévoiler les tensions et les forces qui s’entrechoquent, et former un « vrai » historique complexe et équivoque. Valse avec Bachir apparaît donc comme une œuvre « coup de poing ». Le retour aux images d’archives pour les derniers instants achève de lui donner le caractère légitime de « film  cinématographique », brise définitivement les frontières entre le réel et l’animation en les faisant collaborer dans une même vision humaine de l’histoire. A voir donc, absolument, et non pas seulement pour une esthétique par ailleurs superbe.

Mathieu V.

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4 commentaires pour « Valse avec Bachir » : l’animation du réel

  1. Ptimat dit :

    Salut les gens,

    Je sais pas si c’est le bon biais pour intervenir sur votre blog mais c’est le plus simple que j’ai trouvé. Je mets le lien de la bande annonce « nos enfants nous accuseront », une prod canal. C’est sur les pesticides qu’on nous fait avaler.

    http://nosenfantsnousaccuseront-lefilm.com/bande-annonce.html

    A ce propos, j’entendais récemment sur France Inter les résultats d’une étude qui révélait qu’on avait retrouvé douze sortes de pesticides dans l’urine d’enfants parisiens, qui pourtant n’attestaient d’aucun contact avec l’agriculture… Est-ce inéluctable? Une agriculture qui ne serait pas aux mains de puissants groupes industriels est-elle pensable, que l’on songe aux OGM et au brevetage du vivant, aux semences non-reproductibles? La vrai question qui se pose à l’heure actuelle, que ce soit au niveau économique, environnemental ou encore politique, c’est de savoir si l’on va se laisser bouffer par une logique de court-terme jusqu-au-boutiste, livré en proie aux groupes d’intérêt qui court-circuitent la démocratie (cf la risposte « graduée » [ils n’ont quand même pas peur des contre-vérités, les en…!] ou le très éloquent exemple du tazer: on porte plainte pour dénigrement de produit, i.e. on demande la protection de l’ordre juridique contre le droit de parole démocratique et on se permet de son côté de « faire vérifier les gens », et on a encore le toupet de s’adresser à la presse…), ou si l’on est en mesure de mettre en place des outils de COERCITION (Oui, la contrainte, la vraie, la dure, pour forcer les bourreaux de la planète à obtempérer et aussi nous forcer à changer nos habitudes de macaques arriérés qui s’entassent comme des cons dans les embouteillages à une personne par bagnole!) afin d’instaurer un monde écolo, socialement et économiquement juste, un monde durable en somme? Où me mène ce cris du désespoir? A défaut de solution, je poserai la question: pour ou contre José Bové? Peut-on considérer le radicalité de son action comme légitime? Pour ma part, je pense qu’aux vues des enjeux vitaux et, osons le mot, transcendentaux qu’il défend, ce l’est!
    Aux armes citoyens! (Non, je déconne. Je sais bien qu’ici on es plus au PS qu’à la LCR :-))

    Ptimat

  2. Augustin dit :

    Mathieu V., je te laisserai répondre mais je me permets juste une intervention.
    Déjà Salut Ptimat (espère que tout va bien pour toi!). Je rebondis sur ta dernière phrase. Pour moi, voter extrême gauche, c’est disperser les voix à gauche et donc la garantie que la droite reste au pouvoir 20 ans. La France est majoritairement à droite (sociologiquement et idéologiquement), donc voter LCR ou UMP c’est pareil. Il faut voter non pas pour une posture, mais pour que ses idées puissent être en partie appliquée, donc une gauche réformiste et non pas radical (mêle si c’est moins Rock n Roll). Ce qui n’empêche pas de militer et d’avoir des idées radicale, bien au contraire. Mais au moment du vote, faut être efficace! Plus globalement, faut en finir avec ces micros partis de gauche, il faut faire un grand parti de Gauche (qui pourrait s’appeler « la Gauche ») et qui réunirait de Bayrou jusqu’à Besencenot…car pour moi il y a un socle commun très fort.
    Pour le fond de ce que tu dis, je suis d’accord même si Bové c’est pas ma tasse de thé…

    Augustin.B

    En clair, dans la vie, il faut demander beaucoup pour avoir un peu (ça s’applique à beaucoup de choses…)

  3. Ptimat dit :

    Salut Augustin,

    Je faisais juste un peu de provoc mais ta réaction m’honore. Je partage ton point de vue de rassemblement à gauche, mais qui, je pense, irait de Bayrou à… Delanoë.

    Je pense que nous (les sociaux-démocrates) partageons avec l’extrême gauche une sensibilité sociale mais malheureusement pas le sens de la nuance. J’ai essayé une fois d’expliquer à des radicaux de gauche que je faisais un rêve de rassemblement de la gauche et du centre, je peux pas dire que j’ai recueilli un accueil très chaleureux. Je dois dire même qu’on m’a même menacé de me « faire sortir toutes mes dents ». Malheureusement, je m’entretiens souvent avec des gens d’extême gauche et le débat est toujours difficile à engager, même sur des choses élémentaires.

    Donc le rassemblement, oui, mais sur quelles bases? Pour mémoire, le Parti socialiste vient tout juste de renoncer à son idéal révolutionnaire. Pour des réformistes, ils ont mis le temps. Par ailleurs, le libéralisme reste un gros mot au PS. C’est dommage car c’est le seul système (parmi les deux qui exitent, ters non datur) à garantir la liberté politique.

    Ce que je voulais aborder avec le cas Bové, c’était plutôt l’ antédiluvienne et à la fois brûlante question de la résistance civique. On est en présence de lois au service d’intérêts industriels qui méconnaissent des intérêts primordiaux et hiérarchiquement supérieurs ou « übergeordnet » (au-dessus de l’ordre). J’utilise l’allemand à dessein car l’expérience Nazi les a contraints à reconnaître juridiquement le droit de résistance à l’oppression. Il y a des intérêts imprescriptibles, au sens de qui ne peuvent faire l’objet d’aucune prescription. Au-dessus de l’ordre et au-dessus des ordres (d’une autorité, fût-elle Parlement). Il s’agit de choses tellement fondamentales qu’il n’est pas possible qu’une autorité humaine s’arroge le droit d’en décider. Exemple: l’identité biologique végétal, qui conditionne les équilibres globaux de l’éco-système planétaire, ne peut être laissé à la discrétion de l’intelligence humaine, alors que cette dernière n’est même pas en mesure de prédire à long terme l’impact qu’aurait une altération délibérée de cette identité. Là-dessus, je reconnais le courage de ce mec qui n’hésite pas à faire des séjours en prison pour défendre des intérêts qui sont ceux de l’humanité et certainement pas ceux de sa fortune personnelle. Commençons donc par remettre certaines choses à leur place, à avoir le courage de la radicalité là où elle est pleinement justifiée et à nous battre contre la mollesse perfide de la pensée unique.
    Follement démocrate,

    Ptimat

  4. Aurore dit :

    Je trouve ça drôlement curieux que cette « conversation numériquement politique » accompagne cet article, précisément.

    Avez-vous perçu comme les considérations de vos comments viennent dessiner un puzzle sidéral et particulièrement moderne de l’échange sans écoute de notre monde? Et, cela, sous le nez de Bachir, qui ne demande qu’à être soulagé d’une satanée guerre qui n’est même pas la sienne.

    Je ne sais pas si je parviens à me faire comprendre: mon sirop pour la toux me saoule les neurones. Mais, il fallait que j’ajoute ma touche d’absurde aux commentaires, eux même décalés, pour vraiment souligner la qualité de la réflexion de Mathieu sur ce dessin animé filmique.

    Bonne nuit 😉

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