Le mensonge originel de l’engagement


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La lourdeur et la pesanteur de la production d’un film rendent le cinéma incapable de réagir à l’actualité la plus chaude. Pourtant, l’intuition ou le hasard nous offrent ces temps-ci deux films qui rencontrent une actualité, un sujet.

Mon premier s’appelle Andreas Baader. Un film, La bande à Baader, de Uli Edel, retrace les années de plomb, de la RAF, l’œdipe impossible d’une génération qui doit accepter une parenté nazi. Andreas Baader est un rebelle sans cause (réelle) ou un gros con, selon l’humeur. Le film est excellent, passionnant.

Mon second s’appelle Ernesto Guevarra. Un film, Che – L’argentin, de Steven Soderbergh, retrace la lente conquête du pouvoir par une bande de guerrieros cubains, dont Guevarra. Le film est lent, étouffant comme une guerrilla. Reste ce personnage, l’image éternelle, absolue et indépassable de l’être engagé. Guevarra est entré en rébellion comme un prêtre dans les ordres : vœu de pauvreté, vœu de chasteté, vœu d’obéissance. C’est un saint les mains pleines de sang.

Mon troisième s’appelle Julien Coupat. Mi-philosophe, mi-gourou, J. Coupat a repris, le panache et le courage en moins, le flambeau de la lutte armée. Il a eu au cours de l’année 2008 ce tout petit moment de gloire où il a, comble du courage, osé saboter des catenaires de la SNCF.

Mon tout est l’engagement.

Ces trois personnes se seraient sans doute détestées. Le troisième reprocherait au premier son inculture, celui-ci lui rétorquant sa frilosité. Tout cela sous le regard plein de reproches et de déconsidérations paternalistes du second. 3 personnes, 3 époques, 3 engagements absolus.

Mais d’où vient l’engagement ? Pourquoi un citoyen attentif aux « choses du monde » se met-il à vouloir agir ? Une injustice devenue insupportable ? Non, ce n’est pas le point de départ. Plutôt que de parler de marxisme, de dictature à renverser, de système totalitaire, d’injustice insupportable, de fonte des glaces,  pourquoi ne pas s’avouer la raison première et profonde de tout engagement : l’ennui.

Un être humain s’engage, se révolte, par un besoin de sortir de sa petite histoire pour embrasser la grande. Vivre le frisson de participer et d’influencer le monde. Une promesse d’inattendus et d’excitations. Désir inavouable d’orgueil. L’engagement, c’est se voir beau et se trouver fort, puissant. Je pense que le point de départ est l’ennui ou plutôt l’envie de briser un quotidien qui s’endort. La révolte est une promesse d’accélération de sa vie, de participer collectivement à une aventure.

Il n’est pas ici question de critiquer tout engagement. Mais l’engagement souvent présenté comme un don de sa personne, comme un geste purement philanthropique, revêt à mon sens une dimension égoïste qu’il faut savoir connaître, reconnaître.

Augustin B.

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7 commentaires pour Le mensonge originel de l’engagement

  1. CINETHINKTANK dit :

    Analyse pertinente de 3 êtres engagés aux manières différentes et pourtant animés par la même envie de révolte… néanmoins, peut-on dire que tous ces êtres ont seulement agi parce qu’ils s’ennuyaient… ?
    Par ailleurs, nous agissons certes, tous, en fonction du regard de l’autre mais je pense qu’il faut aussi accorder du crédit à la nécessité de toute action dite « engagée »…
    Et la nécessité se vit à différents niveaux, qui impliquent des moyens d’actions qui diffèrent selon les contextes, les époques (qui peut dire si Coupat est moins courageux que ses précécesseurs? peut-être considère-t-il son action comme plus utile en sabotant qu’en luttant avec les armes?).
    Une question complexe, en somme, à laquelle il convient de s’intéresser par les temps qui courent… mais l’Histoire se répète, dit-on, alors j’imagine qu’il doit en être de même des débats!
    Matthieu Z.

  2. CINETHINKTANK dit :

    Oui, analyse originale certes par l’entrecroisement des perspectives proposées mais, comme Mathieu ci-dessus, pourquoi l’ennui ? C’est une vision finalement philanthrope du monde et de la raison humaine ! Je crois que ces personnes sont en quête de sens (et oui, on en revient toujours là !), de la transcendence qui dépasse leur propre personne pour leur permettre d’embrasser un idéal, idéal auprès duquel il se brûlent les ailes de ne pouvoir immédiatement le réaliser. C’est cette force d’exteriorisation, d’action en puissance, qui les rend semblables malgré leur différences. L’engagement est une valeur positive.

    Mathieu V.

  3. Augustin dit :

    Merci pour vos commentaires. Je n’ai pas du bien me faire comprendre. L’engagement est également pour moi une valeur positive. « l’être révolté » de Camus est un référent philosophique important pour moi. Je pense que CINETHINKTANK en est pour nous tous la preuve. Je pointais le fait que à mon sens, le point de départ, le détonateur, l’origine de l’engagement est l’ennui ou comme tu le dis Mathieu. V « la quête de sens ». La quête de sens peut aussi se traduire par « quel sens puis-je donner à ma vie? », ce qui signifie que la situation actuelle ne lui convient pas. Qu’il éprouve un vide qui doit être comblé. Les causes trouvées sont sincères mais un être s’engage parce qu’il était en recherche de cela.
    Guevarra, Baader, Coupat, Hulot, se seraient engagés même si il n’y avait pas de disctature à Cuba, même si il n’y avait pas le capitalisme, même si Sarkozy n’était pas président, même si il n’y avait pas de réchauffement climatique…Ils auraient trouvé une autre cause car l’injustice étant partout, les combats ne manqueront jamais.
    L’engagement est une valeur humaine admirable, mais ce n’est pas un pur don de soi. Encore une fois, à l’origine de tout ça il y a de l’orgeuil. Ce n’est pas un gros mot…

    Augustin B.

  4. CINETHINKTANK dit :

    Pardonne-moi mais: quête de sens rime-t-il automatiquement avec ennui ? Je ne pense pas. Quête de sens rime avec incompréhension, mal-être, et induit nécessité d’agir à différents niveaux, selon les moyens, les personnalités, les époques.

    En revanche, je suis assez d’accord avec la dimension « orgueilleuse » que l’homme peut potentiellement développer en se lancant dans une action engagée. Et à un niveau plus large, dans toute action, même la plus anodine. Mais ici encore, la « nécessité » d’agir me paraît plus importante que le fait de s’exposer par l’engagement.

    Matthieu Z.

  5. Augustin dit :

    Oui tu as as raison, ennui ne rime pas nécessairement avec quête de sens. Mais ce n’est pas si éloigné, l’un étant parfois la conséquence de l’autre.
    Peut être faut-il se poser à l’envers: une société où personne ne s’ennuerai jamais, c’est à dire une société du divertissement permanant (société du spectacle), n’est-ce pas une société qui annhile tout désir d’engagements? N’est-ce pas un aspect totalitaire de notre époque? Trop occupés à jouir de tout, ne devenons-nous pas insensible aux sorts des autres? Et pour revenir à ce qui nous occupe, l’ennui n’est-il pas un facteur d’engagement? Dans ce cas, vive l’ennui!

    Augustin B.

  6. CINETHINKTANK dit :

    La société d’aujourd’hui est maligne. Elle parvient à rendre incompréhensible toute volonté d’engagement, « ridicule » toute action contre l’ordre (Coupat-SNCF). Certains diront qu’elle est plus totalitaire que jamais. C’est à cela qu’il faut « être attentif » (par peur de parler de « se révolter contre »). Il faut réfléchir à une manière nouvelle de s’engager. CTT fait partie de ces initiatives qui fleurissent partout sur internet, à mille lieux des volontés d’interdire. Dans ce cadre, « la jouissance de tout » et linsensibilité que tu évoques peuvent être contrées, par le souci d’entendre l’opinion de l’autre. Désolé, mais l’ennui, je ne vois toujours pas…;-)

    Matthieu Z.

  7. CINETHINKTANK dit :

    Depuis quelques semaines, un nombre incroyable d’articles sont écrits, une pétition circule sur Julien Coupat et ses amis. Du coup, je reprends le fil de mon opinion sur cette affaire. D’abord pourquoi cette affaire fascine-t-elle tant la presse? Car ce sont des révoltés certes mais intellectuels, ayant fait de grandes études, et issus d’un milieu bourgeois. Une voiture qui brûle par des jeunes de banlieue, c’est des casseurs qui s’emmerdent, Julien Coupat qui casse une caténaire, c’est un geste hautement révolutionnaire qui mérite enquête journalistique. 2 poids 2 mesures. Il y a une fascination de la presse car Julien Coupat et sa bande sont des gens cultivés, bourgeois et hors système. Les journalistes sont également cultivés, souvent bourgeois et ont des envies de casser le système (le mythe de « l’article qui ébranla la république »).
    Mais revenons à l’engagement et les actes de Julien Coupat. J’ai eu des mots durs, voici pourquoi. Je trouve que toute leur démarche est non moderne, calquer en tout point sur les groupes d’activistes des années 70 qui ont tous échoués et connus l’impasse. Ils n’ont pas inventé de nouvelles façons d’être révolutionnaires. Voilà ce qui me déçoit. La deuxième chose que je trouve idiote c’est l’idée de s’attaquer à la SNCF.Qui ont-ils gêné en cassant des caténaires? Des ministres? la police? Non, uniquement les gens, le peuple qu’ils prétendent défendre, qui ont dû attendre des heures. Encore une fois, les actions de J. Coupat n’aboutiront qu’à une chose: la droite au pouvoir, les politiques répressives, liberticides pour encore 20 ans.

    Augustin B.

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