« Pourquoi j’aime pas » ou la vanité de la critique


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Il existe un film, Dancer In The Dark, de Lars Von Trier, sur lequel mes interrogations se brisent depuis longtemps. Le premier sentiment éprouvé à la vue de ce film, c’est l’incompréhension, une absence totale et sidérale du sens que je souhaitais y chercher. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas compris l’intérêt de tout ce « fatum », la nécessité du poids de ce destin qui s’acharne sur Bjork. Je n’ai pas compris l’absence d’échappatoire et le lourd pathos, je n’ai pas compris les larmes attendues du spectateur que j’étais. Je n’ai pas compris. Et je n’ai pas aimé non plus. Je n’ai pas été saisi, emporté par la puissance envoûtante de l’image, spectateur désormais de ma propre impatience à voir la chose se terminer. Encéphalogramme plat de l’amour cinéphile.

Alors j’ai essayé de comprendre, de saisir à travers d’autres spectateurs ce qui n’avait pas fonctionné à l’instant C. Une quête des plus longues, car je ne comptais pas renoncer si facilement aux heures d’ennui ainsi infligées. Alors avec le temps j’ai pu rencontrer, parmi amis et relations, les fans de Bjork et les admiratifs de Lars Von Trier, les fins connaisseurs et les nouveaux convertis, les hagiographiques et les dithyrambiques, mais également les déçus et les perdus. Autant d’échos distincts et de sensibilités différentes qui apparaissent irrémédiablement légitimes, aussi tangibles et fortes que sa propre expérience.

En dehors des aspects purement techniques (objectifs) de l’œuvre cinématographique, son appréhension par le spectateur ne peut qu’être une expérience unique. Le fait d’être un esthète du cinéma, un homme de l’art, ne confère pas plus de valeur à ce qui n’est, au fond, qu’une compréhension personnelle d’un événement. Certes, ce que l’on peut appeler culture offre peut être plus de pistes de réflexions, des axes d’analyses pertinents et transverses. Mais ils ne sont pas plus légitimes par principe à fournir l’analyse d’une œuvre que la pure expérience sensorielle. Cette dernière, nue et intègre, n’a pas subi la transformation par l’esprit, elle n’est pas passée par la moulinette si réductrice du langage.

En d’autres termes, il n’existe pas de dénominateur commun qui permette objectivement de comparer la valeur de deux opinions/sensibilités sur une même œuvre. Il s’ensuit que la légitimité d’une critique n’est en réalité que celle de la personne de l’auteur et le crédit que ses « écoutants » veulent bien lui accorder. La valeur que nous donnons à une critique n’est que le degré de confiance que nous accordons, de manière générale, à la personne de son auteur et non sa compréhension particulière d’un événement qui ne possède aucune valeur intrinsèque. Ce qui pousse à « utiliser » le critique et sa prose n’est pas la valeur ajoutée à notre propre réflexion d’une analyse pertinente et autre, mais bien la satisfaction retirée de l’économie du jugement.

Le mécanisme se trouve en outre renforcé par la tendance endogène du critique lui-même à présenter sa réflexion comme ayant un caractère absolu. Ils ne sont en quelque sorte que des experts de la culture, à l’image de ceux qui apparaissent sur les plateaux télés pour d’innombrables raisons et se repaissent de notre paresse. Le but n’est pas tant de faire réfléchir celui qui écoute ou lit l’argumentaire du critique que d’assommer toute tentative de raisonnement du récepteur pour lui imposer une vision, bien évidemment subjective et unilatérale. Persuader plutôt que convaincre est bien plus facile en somme. 

Alors ne tombons pas sous le charme et/ou l’autorité de la critique, forgeons chaque fois une réflexion sur la propre expérience personnelle, dont on a vu le caractère irremplaçable. Chaque argumentation est légitime et peut librement s’exprimer dans la limite de la liberté d’autrui et de sa réflexion. Chaque argumentation peut se mêler à celle d’autrui pour en former une nouvelle plus dense et plus profonde. C’est cet appel que nous lançons avec CINETHINKTANK et c’est ce même appel qui se renouvelle dans cet article. Fondés par principe à s’exprimer, soyons acteurs de notre propre jugement et promoteurs de la réflexion commune. Ne laissons pas les critiques penser à notre place.

Mathieu V.

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Un commentaire pour « Pourquoi j’aime pas » ou la vanité de la critique

  1. Augustin. B dit :

    Le goût sera toujours propre à celui qui voit le film. Pour moi les critiques ne me disent pas ce qu’il faut aimer ou ne pas aimer mais me conseille sur ce qu’il faut voir ou ne pas voir. Ce n’est pas pareil. Pour moi, ils ne sont rien d’autres que des gens qui ont plus le temps que moi pour voir des films. Il sort 15 films par semaine, plus de 120 000 films sont sortis au cinéma en France depuis sa création, je suis bien content que des gens les aient tous vus à ma place et tente de faire le tri entre le grain de l’ivrais! Après il y a des critiques avec qui je suis souvent en phase (François Forrestier, Alain Riou, Frédéric Bonnaud) ; certains dont l’avis m’intéresse (Michel Ciment ; Eric Neuhoff ; Serge Kaganski) ; et d’autres en qui je ne me retrouve pas (Jean Marc Lalanne ; Laurent Weil ; Pascal Merigeaud).
    D’où vient l’envie de voir un film? pour moi c’est un mélange, une sauce personnelle où chacun définit sa recette. Les enthousiasmes d’amis dont j’ai l’habitude de partager les goûts, mes intérêts personnels pour certains réalisateurs, une affiche, une conversation dans le métro et l’avis des critiques que j’aime.
    Là où je te rejoins. C’est que devant le film, il faut faire abstraction de tout ce qui a été dit et lu. Cela se joue en tête à tête entre toi et le film. Mais je remercierai toujours tous les critiques qui m’ont permi de découvrir Elephant, Apocalypse Now, 4 mois, 3 semaines et 2 jours ; Shock Corridor ; Barry Lyndon ; Mulholland Drive et aujourd’hui Hunger…

    Augustin B.

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