Les films du réel


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On peut, sans trop prendre de risque, estimer que c’est au sujet traité qu’un film doit son encrage dans la réalité (banlieue, monde ouvrier, monde de l’entreprise, monde agricole). Tout comme la plongée dans un environnement est essentielle, pour le réalisateur, à la retranscription valable d’un quotidien et aide à rendre crédible l’histoire contée. Mais une fois le contexte établi, ce qui doit surtout faire la différence, lorsqu’il s’agit de « rendre compte d’une réalité sociale », ce sont l’animalité du regard de l’auteur et la rugosité du jeu des acteurs. Et ceux-ci doivent être développés de manière presque excessive, ils doivent en quelques sortes « déborder » et se garder d’« envahir », pour compenser le fait que la représentation du réel est, par essence, un acte artificiel.

Je n’oublierai jamais le jeu animal de Vincent Cassel dans La Haine de Mathieu Kassovitz, Sur mes lèvres de Jacques Audiard et Mesrine, L’instinct de mort de Jean-François Richet. Question de répliques inoubliables (« J’m’appelle pas matricule 9853, j’m’appelle Jacques Mesrine et j’t’emmerde », « J’vais t’shooter un keuf », entre autres) certes, mais question aussi, et surtout, d’attitude, d’instinct, de détermination, de pulsion insondable. En somme, cette manière d’interprète qui est à rapprocher du concept deleuzien de « l’être étranger dans son propre langage ». Car Cassel n’est plus lui même, Cassel est tour à tour, et véritablement, la petite frappe d’une banlieue parisienne, l’ex-taulard en mal de réintégration ou le plus célèbre des bandits français, ces rôles brutaux dans lesquels il se fond, qui appellent à une incompréhensible tendresse, et qui font de lui, aujourd’hui, l’un des acteurs les plus nécessaires du cinéma français.

Je n’oublierai jamais aucun des films de Maurice Pialat, de Nous ne vieillirons pas ensemble, avec l’animal Jean Yanne, à Loulou, avec l’animal Gérard Depardieu (par ailleurs excellent de rugosité dans Mesrine), en passant par L’Enfance nue, son premier long-métrage qui célèbre, au travers d’une simple réplique, le sentiment d’amour mêlé de drame et d’impuissance face à un jeune orphelin que sa famille d’accueil n’a plus la force de garder : « Il a pourtant un bon fond ». Mais outre le jeu d’acteur mémorable, c’est à la caméra qui sait se faire oublier que l’on doit les films du réel de Pialat. Une caméra qui sait filmer les gestes manqués, les non-dits, les hésitations de l’homme, bref, tout ce qui n’est pas mis en scène. En exagérant, on pourrait dire que Pialat, c’est un peu le Céline du cinéma français, tant il se complaît à filmer les situations de tension extrêmes, les rapports animaux, tant il s’acharne à chercher et farfouiller dans le vrai de l’homme, jusqu’à l’insensé, à la manière de l’écrivain lui-même dans Mort à crédit.

Les films du réel et leurs réalisateurs de prédilection, Maurice Pialat donc, mais aussi les japonais Kenji Mizoguchi (qui aura passé une vie à filmer la prostitution) et Shoei Imamura (immense cinéaste de la ruralité), doivent être défendus pour le retour au source qu’ils ont, de leur temps, inspiré mais aussi pour la magie d’une réalité recréée. C’est ce que font aujourd’hui, à leur manière, d’autres cinéastes qui en sont les héritiers : Jean-Luc et Pierre Dardenne, Bruno Dumont, les deux derniers lauréats de la Palme d’Or, Cristian Mungiu et Laurent Cantet. Autant d’auteurs du réel dont l’œuvre se situe aux antipodes d’un cinéma superficiel.

Matthieu Z.

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Un commentaire pour Les films du réel

  1. Augustin. B dit :

    Céline, Pialat, c’est vrai qu’il y a quelque chose de commun entre eux, un lien…Céline a l’humour en plus?

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