« Cloverfield », « [Rec] » : pour une renaissance du cinéma


Depuis le temps qu’on évoquait la crise du cinéma et sa difficulté à conserver son identité dans une société où, partout, les images prolifèrent, on attendait avec impatience de découvrir les premiers symptômes de sa renaissance. C’est désormais chose faite avec Cloverfield ou [Rec], deux films d’épouvante qui révolutionnent sans crier gare le concept de mise en scène, transgressant effrontément les règles appliquées, des décennies durant, aux films « traditionnels ». Avec Cloverfield et [Rec], une rupture s’est produite :

Rupture de durée d’abord : Cloverfield et [Rec] sont deux films courts, d’une heure dix chacun, et se consomment comme on va faire un tour sur le web, à un rythme effréné. Ils prennent la forme de petits documentaires dont le récit est réduit à une seule histoire, filmée d’un trait, sans pause.

Rupture technique ensuite : les deux films sont tournés caméra à la main, virevoltent dans tous les sens, sans importance apparente accordée au cadre, au plan, ni à la qualité des images. C’est l’effet YouTube, dont les réalisateurs se sont d’ailleurs inspirés pour apparenter leur œuvre au support véhiculant le plus d’images aujourd’hui. Il n’est plus question de mise en scène, ni d’effets de caméra, ni d’effets spéciaux tels qu’on les concevait traditionnellement. Ceux-ci servent dorénavant une forme de précarité liée à l’urgence d’une situation et c’est cette précarité qui procure l’excitation d’un réel vécu sur l’instant. Le rôle de la caméra paraît réduit à son strict minimum, un rôle basique, de seule description. Sans avoir d’incidence sur la qualité du film, cela participe au contraire d’une certaine esthétique des images : des images volontairement « sales » que l’on pourrait, digressant vers la musique, comparer aux fausses notes retrouvées dans le free jazz ou même aux sons « impurs » du rock noise.

Rupture de narration enfin : le caméraman est un personnage du film, ce qui abolit toute distanciation entre celui qui filme et celui qui joue. Le spectateur est quant à lui immédiatement invité à participer à l’action. Cette redistribution des rôles confère au film un ultra-réalisme jamais atteint jusqu’ici. Le spectateur, désormais, n’est plus à l’abri, on ne lui raconte plus une histoire : il vit le film. A noter que ce réalisme est par ailleurs renforcé par une mise en condition dans des situations de la vie courante, qui seront bientôt bouleversées par l’horreur des événements à venir.

En résumé, nous avons ici affaire à deux immenses petits films, certes réduits, pour l’heure, à un genre en particulier, l’horreur, mais qui donnent une réponse à une certaine crise identitaire du cinéma. Une crise que tous les arts connaissent à une période de leur histoire, la crise d’un art dont le modèle nécessite d’être, sans cesse, repensé. Alors après le néo-réalisme de Roberto Rossellini, la nouvelle vague emmenée par François Truffaut, l’anti-naturalisme de Serge Bozon : l’ultra-réalisme de Matt Reeves, Paco Plaza et Jaume Balagueró ? Quoi qu’il en soit, Cloverfield et [Rec] sont deux objets précurseurs augurant une nouvelle ère. Ils illustrent ce que le cinéma attendait depuis longtemps : une nouvelle jeunesse. Ils décrivent ce qui fait la noblesse d’un art à part entière : la faculté de se réinventer.

Matthieu Z.

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