Le flux et le reflux / information et manipulation


gaza

Nous sommes aujourd’hui submergés par un flux d’informations bien trop vaste pour être correctement appréhendé par un seul homme, qui, y passerait-il tout son temps, que cela ne lui permettrait en rien d’y voir plus clair. Mais la difficulté se pose aussi bien du point de vue du volume que de celui du contenu. N’importe quel « fait » ou « événement » (parfois même un non-événement) peut faire l’objet d’interprétations diamétralement opposées en fonction du but recherché. L’essor des technologies numériques dans une société libérale met ce volume et cette diversité à la portée de quiconque et achève de plonger dans le brouillard le pauvre candidat à la vérité.

Si l’on peut se réjouir de l’émergence d’une telle diversité (encore que cela doive être relativisé à l’image de l’accès à internet en Chine) qui favoriserait le postulat selon lequel plus d’information = plus de réflexion = plus de liberté, on occulte pour autant une des conséquences les plus dramatiques de cette prolifération : le relativisme. Le premier et naturel réflexe de l’esprit saturé face à une somme d’information qu’il ne peut analyser en même temps est en effet de les mettre toutes à égale distance afin de se protéger. Dans ce processus, vérités et mensonges, informations authentiques et propagande se retrouvent mêlés sur un pied d’égalité, tenues en respect à la même distance du cerveau qu’elles cherchent à atteindre.

Slavoj Zizek s’interrogeait d’ailleurs sur le côté démocratique d’une telle approche. Est-ce en effet démocratique d’accorder la même valeur d’expression à un groupuscule d’extreme droite qu’à un parti républicain par exemple ? … et de poser la contradiction entre libéralisme et démocratie. Après cette mise à distance, la recherche du vrai impose ensuite un travail de re-hiérarchisation des informations extrêmement difficile où les probabilités d’erreur sont multipliées.

Le temps que nous pouvons raisonnablement consacrer à cette tâche étant le plus souvent limité, il se produit que nous ne parvenons pas la plupart du temps à une interprétation des faits comme fruit de notre analyse, mais bien à une opinion aussi inverifiée et instable que celle que nous combattons dans nos discussions.

Alors aujourd’hui, à l’exemple du conflit israélo-palestinien, c’est un véritable cri d’indignation et de colère contre ceux qui font leur miel de ce relativisme, qui sciemment le promeuvent (ne parlons même pas des imbéciles qui reprennent les arguments tous faits !), qui s’acharnent encore à diminuer la portée de ces actes barbares que nous voyons (et encore si peu !) chaque jour à la télévision. Une colère contre ceux qui, devant les morts enterrés deux par deux faute de place, devant la proportion inhumaine de femmes et d’enfants touchés, devant le manque de soins dans cette prison à ciel ouvert, ne pensent qu’a dire « c’est la faute du Hamas, ils mettent les enfants en première ligne », ou encore « et qui pense aux israéliens victimes de roquettes ? ».

Ont-ils oubliés qu’ils sont humains eux aussi ? Est-ce le petit écran qui rend leur massacre supportable, voire pour certains, justifiés ? Je suis scandalisé des commentaires que l’on peut trouver sur les titres des plus grands quotidiens français et internationaux comme Le Monde par exemple. Ces lecteurs n’ont de lecteurs que le nom et dissimulent leur véritables identités sous des pseudos trompeurs, masques derrière lesquels ils peuvent asséner les contre-verités les plus inhumaines sous le coup d’une feinte indignation de « gens du commun ».

Je voudrais demander de manière générale la publication des identités de ceux qui se cachent derrière ces pseudos. De la même manière qu’un journaliste signe son article, qu’ils aient le courage de leur propagande. Peut-être l’intervention d’un modérateur plus efficace sur ces commentaires est également souhaitable.

De la même manière que la puce s’accroche à son hôte de manière illégitime, le commentateur s’accroche à l’article sur lequel se greffe sa réflexion sommaire et biaisée, lui pompant toute énergie et toute force. Tout le travail de recherche et de construction du journaliste ou de l’écrivain se trouve aujourd’hui réduit à néant par le commentaire propagandiste des aveugles au sort de cette population civile (CIVILE !) qui meurt à petit feu de notre indifférence savamment entretenue.

Comme le disait aujourd’hui dans un article magnifique (et non encore pollué) Nomika Zion, israélienne et membre de l’association Kol-Aher (Une autre voix) : « Une tonne de plomb durci me pèse sur le cœur, et cela, il ne peut le contenir ».

Mathieu V.

http://www.lemonde.fr/la-guerre-de-gaza/article/2009/01/13/a-sderot-cette-guerre-ne-m-aura-offert-ni-calme-ni-securite-par-nomika-zion_1141408_1137859.html

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4 commentaires pour Le flux et le reflux / information et manipulation

  1. Nico dit :

    Excellent article ! Comme quoi la maladie aussi peut amener à de grandes réflexions !

    Tout à fait d’accord avec toi de la première à la dernière lettre. Et merci beaucoup pour ce beau coup de gueule contre les commentaires affligeants qu’on peut (mais qu’il ne vaut mieux pas …) lire sur les sites des quotidiens français, ça n’a peut-être pas beaucoup d’utilité mais qu’est-ce que ça soulage !

  2. Augustin. B dit :

    2 remarques à propos de ton article.
    Tu parles de hiérarchiser l’information. Mais sur quels critères? qui? Tout ça est très arbitraire et élitiste. Je ne suis pas contre mais hiérarchiser c’est pas loin de censurer. Cela signifie que certains (ceux qui hiérarchisent) disent aux autres (lecteurs) ce qu’ils doivent considérer comme digne d’intérêt. Le Monde depuis toujours décrète que La Politique intérnationale est la plus noble des informations. Ca se discute…Je suis d’accord avec toi, mais la société horizontal vers laquelle nous allons (où l’avis de Steevy est mis dans la même balance que celui d’un expert) ne pousseront pas les choses vers plus de hiérarchisation, ou alors et je le souhaite, il faudra trouver une autre forme de classification de l’information…Reste à savoir laquelle.

    Les différents articles écrits dans Cinethinktank sur l’information donnent un sentiment d’impuissance à mon sens tout à fait justifié.
    On nous donne des images, des écrits de faits sur lesquels nous ne pouvons pas agir. Gaza nous révolte mais nous restons bras ballant sur notre canapé. Que puis-je faire? Rien. C’est le caractère anti-naturel de l’information. Notre sphère d’action est à l’échelle d’un quartier, d’une ville alors que notre sphère d’information est mondiale. Ce décalage entre notre connaissance et notre capacité d’action est à l’origine de notre frustration et de notre angoisse.

  3. CINETHINKTANK dit :

    Sauf erreur de ma part, je ne vois pas à quel niveau Mathieu V. conseille de hiérarchiser l’info. Celui-ci indique la difficulté, aujourd’hui, d’appréhender une info fiable.
    Quoiqu’il en soit, Augustin B., je pense que hiérarchiser n’est pas censurer : la hiérarchisation se fait naturellement, avec le temps, en fonction d’un travail d’investigation qui donne souvent d’avantage de légitimité à un journaliste du Monde, par exemple, de s’exprimer sur un sujet d’importance comme le conflit israélo-palestinien. En outre, la hiérarchisation ne se fait pas forcément au détriment du lecteur qui, s’il est bien renseigné et s’il a le moyen de le démontrer, peut s’avérer plus convaincant que le journaliste. Concernant CTT, je pense bien au contraire qu’en donnant un avis soutenu par des arguments, nous agissons (loin de toute frustration). C’est le base d’un think tank que d’échanger des opinions et de les communiquer, dans l’attente de trouver une légitimité qui nous permettra de nous faire entendre. Nous avons déjà l’occasion d’exprimer un avis commun sur des sujets de cinéma et d’actualité et il faut reconnaître comme significatif d’être lu par un certain nb de personnes par jour: ce n’est pas rien!
    Matthieu Z.

  4. Mathieu Richard dit :

    Salut les amis,

    Merci Mathieu pour le cri du coeur. La faculté d’indignation, si elle ne change peut-être rien au quotidien des Gazaouis, nous permet de nous caractériser en tant qu’être humain. Et franchement, c’est déjà beaucoup. De nous réveiller de l’anesthésie que provoque la logorrhée d’informations, quand il ne s’agit tout simplement pas de propagande. De faire front à la banalité du mal. C’est déjà assumer sa part de responsabilité démocratique.

    Effectivement, nous, les citoyens lambda, rencontrons une limite qui est celle de la circonférence de notre pouvoir d’action directe. A ce stade, il me semble toutefois primordial de rappeler l’espoir démocratique (et qui devrait nous faire proscrire l’idée de l’homme providentiel…) : les gouttes d’eau font les grands océans. C’est notre pouvoir d’action indirecte, qui reste, je le concède, très modeste (mais la modestie est une vertu). Nous n’avons certes pas la faculté d’empêcher la violence de s’exprimer – et encore via nos dirigeants dont l’alpha et l’oméga sont constitués par la fameuse opinion publique… – mais nous avons le choix d’apporter notre caution morale ou pas à une action politique. N’oublions pas que la légitimité démocratique passe par l’acquiescement. C’est un processus fondamental de formation du droit, aussi bien interne qu’international.

    Oui, Madame Livni se trompe en pensant que ce conflit ne concerne que les intérêts d’Israël quand le conflit s’invite via les faits divers en notre douce France qui présente quand même la particularité d’avoir en proportion, à l’échelle européenne et même peut-être mondiale (selon, avant ou après les Etats-Unis), sur son territoire les plus grandes minorités juives et musulmanes vivant ensemble. Elle se trompe toujours en pensant que l’ONU n’a pas à s’immiscer dans le règlement de la guerre quand il s’avère qu’Israël viole en permanence le droit international et le droit de la guerre. Enfin, qu’elle prenne garde de croire qu’elle et son petit copain d’Olmert sont à l’abri de la justice internationale. Ce faisant, j’ai poussé mon petit cri rageur mais j’ai aussi exprimé une opinion juridique, qui un jour se matérialisera peut-être. Notre désapprobation compte. Je sais, c’est mince. Mais j’ai rien d’autre.

    Pour que cet article ait quand même un rapport avec la cinéphilie, je ne saurais que trop vous rappeler la mise en garde prophétique de Terry Gilliam dans le film Brazil sur le mésusage du terme « terroriste ». Derrière le terme se cache un potentiel inouï à l’effacement humain, à la désignation aveugle d’un ennemi qui entraîne une répression tout aussi aveugle. Loin de moi, l’idée de faire l’éloge du Hamas, mais c’est mal connaître la logique politique et ne pas avoir voulu la paix que de les avoir braqués le lendemain de l’élection démocratique.

    Enfin, concernant la hiérarchie de l’information, je ne peux que citer Coluche qui disait : « les journalistes politiques ne croient pas les mensonges des hommes politiques mais ils les répètent. C’est pire ! ». Le Monde qui va mieux grâce à la crise économique (si,si !), n’a malheureusement pas compris que son manque de mordant, qu’engendre ses connivences avec le milieu politique, appelle à son remplacement. Ca vous tente de monter un nouveau média ?

    Démocratiquement vôtre,

    Mathieu Richard

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