De Revolutionibus / Pour le père


"The revolution will not be televised"

"The revolution will not be televised"

« La crise…la crise ! » comme un leitmotiv lancinant, une omniprésence médiatique, une réalité qui touche, frappe, suinte et s’infiltre dans les cœurs. Une réalité qui marque les corps. Bien sûr on lit et on dit (avec raison comme on en a déjà parlé) que tout cela était prévisible, que la situation « à terme » (!) n’était pas tenable. Notons au passage le silence écrasant de culpabilité ou la volte-face mesquine et contingente des anciens tenants de la doxa libérale, dirigeants actuels en tête. Chacun d’entre nous est saisi aujourd’hui, à plus ou moindre échelle, par le fait que cette crise n’est pas simplement une crise économique mais une crise de société, non pas une crise mondiale mais une crise universelle. Surtout, en vérité, une crise non pas des institutions, mais une crise des valeurs qui ont généré ces institutions ou parfois leur coupable absence.

Aussi, il est aujourd’hui facile de désigner un bouc émissaire, suivant la théorie exposée par René Girard, et dont le mécanisme mis en lumière par ce dernier (notamment dans son livre Le Bouc Emissaire (1982)) permet ainsi la régulation sociale (sommairement dans cet ordre : crise – désignation arbitraire du coupable – exécution symbolique ou réelle du coupable – expulsion de la tension sociale – retour à la normale). Mais si les abus de certains dirigeants et cadres de la finance, évidemment condamnables, monopolisent actuellement l’attention (on voit bien toute la tension autour de l’obligation ou non d’encadrer la rémunération des dirigeants), il n’en reste pas moins que la solution apportée à cette question, qu’elle soit politique, morale ou juridique, n’a pas vocation à résoudre fondamentalement les problèmes soulevés par la situation actuelle.

Cet exemple du patronat, vu comme une institution, nous oblige à questionner les valeurs qui ont autorisé voire encouragé son comportement déviant, coupable et responsable, oui. Bouc-émissaire, certainement pas. On ne peut donc plus penser la société et son évolution en termes « relatifs » comme c’est le cas aujourd’hui. On entend systématiquement, par les plus grandes instances, l’annonce « du début de la reprise » pour 2010… ce qui signifie le redémarrage du système à l’identique hormis quelques corrections considérées comme inévitables (parce que désormais légitimes, ironie du discours!) mais tellement trop modestes. C’est comme si votre PC avait attrapé un virus qui l’empêche de fonctionner et que vous vous contentiez de rallumer votre ordinateur en changeant le mot de passe… ridicule non ?

Car la situation exige une remise en cause bien plus radicale du point de vue de la posture intellectuelle. J’ai lu il y a peu dans un grand hebdomadaire Français que les économistes (et oui… on redécouvre que l’économie n’est pas une science !) et autres penseurs technocratiques étaient aujourd’hui étrangement absents des débats, car les outils qui leur permettaient si sûrement et sereinement de prévoir le fonctionnement du système étaient désormais caduques, faisant apparaître de manière éclatante leur incapacité d’en créer de nouveaux capables d’appréhender la situation actuelle.

Nos politiques, à gauche comme à droite également, s’agitent dans le court-termisme, eux qui ont oublié la question du sens et de la finalité depuis bien trop longtemps. Effectivement, chacun en conviendra, il faut avant tout éviter que la situation déjà catastrophique ne devienne irrémédiable. Mais en même temps, pourquoi ? On constate dans quasiment toute l’histoire de l’humanité (de la chute de Rome à la création des Etats-Unis) que les puissances gouvernantes n’ont réussi à évoluer qu’au travers de crises majeures qui ont menacé jusqu’à leur survie. Pour polémiquer quelque peu, ne devient-il pas alors souhaitable de désirer une chute à la hauteur de la prise de conscience et des actions qu’elle générera ensuite ?

Celle que nous vivons est-elle « suffisante » pour permettre un retour des valeurs (et donc des institutions et des comportements) qui accordent à l’homme la première place (et non à l’économie, avec toutes les conséquences que cela implique en matière de répartition des richesses, de protection sociale et d’équité) ? Celles également qui placent le sort des générations futures (et non le credo individualo-hédoniste des 40 dernières années) comme prioritaire ? Celles qui placent l’harmonie de l’homme et de son environnement (et non l’exploitation irréfléchie de ressources limitées) au premier plan ?

Chacun constate que cette prise de conscience tarde à se manifester, et que l’on ne se défait pas aussi facilement de valeurs si bien inculquées par de si puissantes instances (la publicité, le politique etc..) et ce depuis si longtemps. A tel point qu’il est largement possible de douter de la possibilité du changement espéré, tant l’inertie et le laisser-faire qui ont conduit à la situation actuelle perdurent, tant les tenants du pouvoir en place s’y accrochent au nom d’une légitimité qui n’en a plus que le nom. Cependant, ce refus égoïste, ou cette absence de remise en cause ne passent pas inaperçus aux yeux des « gens du commun » que nous sommes, ce qui se traduit donc en pratique par la montée des tensions sociales (de la séquestration des dirigeants d’entreprises par les salariés à l’augmentation spectaculaire de la participation aux diverses manifestations publiques…). La légitimité des institutions se transfère aujourd’hui, maintenant, au profit de la légitimité du ressenti populaire. Il ne s’agit pas de populisme cette fois, surfant sur le mal-être du corps social, mais bien de la prise en compte de la vérité du vécu et de la perception du monde. On parle même de la grande peur au sommet d’une agrégation des revendications qui pourrait mener à… Ah, Histoire… quand tu te répètes sans que jamais les hommes ne tirent la leçon. Faudra t-il que l’on meure encore une fois pour comprendre ?

Alors à nous de se battre, à nous d’aider à imposer ces questions primordiales dans l’ordre du jour de notre société, à nous de leur faire retrouver le rang qu’elles n’auraient jamais du quitter, à nous encore de se battre pour nous car personne d’autre ne le fera, mais surtout pour les autres, pour tous ceux qui ne le peuvent pas pour tant de raisons, à nous d’utiliser nos mots, nos bras, nos têtes, nos corps et nos tripes. A nous de se battre encore, encore plus, pour pouvoir dire un jour aux générations futures : « Vois, nous te laissons un monde meilleur. »

Mathieu V.

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5 commentaires pour De Revolutionibus / Pour le père

  1. Augustin. B dit :

    Article passionnant qui appelle 1000 questions, la plupart sans réponse. Mais voilà, la lecture de cet article mets le cerveau en ébullition (et pour ça merci).
    Je partage ton idée que ce que nous vivons peut être un nouveau départ vers une nouvelle direction. Nous ne pouvons pas ne pas essayer.
    Je partage aussi beaucoup d’autres tes points de vues notamment sur le culot des partisans du « libérer les forces du marché » (savourez le choix des mots de l’ex-doctrine dominante), leur non repentir: ma crainte de voir tout revenir à la normal dès les premiers signes d’indicateurs économiques virant au vert.
    Mais il y a un plusieurs points qui m’interrogent. Ce n’est pas à la lettre ce que tu dis, mais je veux préciser que je ne crois pas qu’il y ait d’un côté les Bons qui souhaitent un monde plus juste, plus humain, plus harmonieux et les Mauvais qui rêvent de violence, de chaos et de pauvreté. Je pense que nous sommes tous ces 2 personnes. L’Homme n’est ni bon, ni mauvais, il est contradictoire, il est « et bon, et mauvais ». Nous sommes en permanence déchirés par nos intérêts égoïstes et par notre empathie. Pour reprendre 2 phrases célèbres (et les déformer un peu) « l’enfer c’est les Autres » et « l’Autre est un Je ».
    Je pense qu’il faut repenser notre société en ayant bien en tête cette idée. Le Communisme a trop pensé que « l’Autre est un Je » et le Capitalisme a trop pensé que « l’enfer c’est les Autres »…

    Sur la question de notre époque, l’Homme Occidental est-il « devenu » individualiste ou a-t-il pu enfin « être » individualiste après avoir su se délivrer des chaînes du déterminisme. L’individualisme est-ce une évolution ou est-ce la nature même de l’homme.
    La notion de « sens » revient souvent à travers tes écrits. Je pense qu’il y a une ligne directrice qu’une société, un pays, le monde pourrait donner à la communauté des hommes. Un cap. Mais pas plus car le totalitarisme n’est pas loin. La recherche de sens est quelque chose de très personnel que chacun se pose ou pas à différents moments de sa vie. Certains tâtonnent, d’autres trouvent la réponse rapidement, d’autres attendent. Cette recherche (à mon sens sans fin) fait partie de la richesse de la vie et doit rester à l’échelle de l’Individu.
    Simples interrogations qui visent plus à accompagner, à porter ton article plutôt qu’à le freiner, l’amoindrir…J’espère que tu le liras ainsi.

    La révolution est un moment de fête / l’après révolution a un long goût de gueule de bois

    Augustin B.

  2. CINETHINKTANK dit :

    Mathieu V., il me semble que l’hypothèse d’une chute à la hauteur de la prise de conscience est intéressante mais très vite arrêtée par cette déplorable répétition de l’histoire. Charmé par le fond de ta pensée, j’aurais tendance alors à rejoindre Augustin B.: à l’image de la contradiction qui anime l’homme, il ne faudrait jamais cesser d’avoir en tête une espèce de « sage révolution ». Question de « veille active » plutôt que poing levé au service d’un idéal bête ou qu’immobilisme consentant ou résigné. Bref, un comportement qui se rapprocherait plutôt d’un jazz tordu que d’un rock binaire… mais gare au retour nécessaire de la plaisante animalité. Elle est donc bien là, la contradiction, dans la moindre tentative d’avancer un argument.
    Matthieu Z.

  3. Mathieu V dit :

    Effectivement, l’ambiguite de l’acte est en nous, avant d’etre entre nous et les autres, A l’image de Deleuze, je pense qu’effectivement la description binaire des choses n’est pas capable de rendre compte de la complexité de la réalité (y compris le comportement personnel). Comme je le dis dans l’artcile il s’agit d’une révolution dans la « posture intellectuelle » et non sur les barricades ! Cependant,Je ne pense pas que cette nouvelle posture puisse aujourd’hui raisonnablement s’imposer par la seule force de sa conviction, car on ne peut nier l’emprise des parties « echouantes » sur ce qui reste des institutions aujourd’hui. Il s’agit donc bien de se battre, mais se battre pour des idees et non contre des gens.

    Quant à la question du sens, qui revient souvent, c’est pour moi le seul moyen de dépaaser l’egoisme et l’indivualisme car il transcende la limitation de l’homme (en d(autres termes, tu te bats pour les autres, pour autre chose que toi) Ce n’est ni dangereaux et encore moins totalitaire (!) mains au contraire c’est l’essence de l’homme sa specificité!. Se battre uniquement pour soi nous renvoie au règne animal (« j’espère que je ne serais pas la victime »). Il serait temps de ccomprendre à nouveau que le « je » individuel n’est pas premier, ni supérieur au « je » social. Et oui c’est dur ! mais je suis inyimement convaincu que c’est la seule solution

    En conclusion donc, une bataille des idées ou l’ego admet de s’effacer.

    Merci

  4. Cécile V. dit :

    Merci pour cet article absolument passionnant, profond et percutant. La référence à Girard est tout à fait bienvenue.
    Un vrai article d’engagement politique comme on en lit trop rarement. A diffuser le plus largement possible!

  5. slt dit :

    Global/Local, Révolution/Evolution, Intérieur/extérieur…il y a un passage intersticcièle à récupérer, à retrouver et à prendre. Il me semble qu’il a à voir avec un retrait des dépendance diverses au niveau individuel qui se répercutera sur les mêmes dépendances au niveau de la société. Nous sommes accrochés à des biens et des valeurs dont nous pouvons nous défaire. Pour s’en défaire il faut considérer le manque…..et nous ne sommes pas en manque de ce qui est vitale, en tous cas pas encore assez nombreux à toucher ce manque. Les principes éthiques et moraux sont joliment insuffisants.

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