Contre l’Histoire sans perspective


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C’est Jean-Luc Nancy qui livre cette pensée dans une interview accordée récemment à Libération : « il y a de l’existence, au présent, il y a du « sens » maintenant, pas demain. » Par ce constat, le philosophe invite l’homme à retrouver du sens dans ce qui s’accomplit en dehors de la politique, c’est-à-dire par ce que l’homme ressent – sensation, sentiment, sens critique. A différents niveaux : dans l’art, dans la pensée, dans l’amitié, dans l’amour. Pourquoi ? Parce que tous les idéaux que l’homme a pu connaître jusqu’ici ont été déçus. Le communisme a promis de la richesse pour tous, le capitalisme l’a mal répartie, le marxisme a promis à l’homme une forme d’émancipation dont il n’est finalement pas certain, aujourd’hui, de vouloir disposer. En réalité, le message que livre Nancy est le suivant : l’homme moderne en quête d’émancipation ne s’inscrit plus dans la perspective (véhiculée par des idéaux) mais doit plutôt trouver une finalité dans ce qui est immédiat (et lié à des instincts propres).

Un peu plus loin, le philosophe ajoute que « tout passe par la politique, mais (que) rien ne peut s’y accomplir ». Et c’est là qu’on s’interroge : car la politique, au service de l’économie de marché, a depuis longtemps intégré la logique de l’immédiateté : en attestent, en France, les réformes qui se succèdent à un rythme effréné dans l’optique, précisément, de tout réaliser sur l’instant. En somme, la politique, elle aussi, est devenue « immédiate », et c’est bien là le problème.

Cette immédiateté, tout d’abord, nuit au sens critique de l’homme, dans une société qui agit à l’abolir par toutes les formes de distractions possibles (Facebook, Tweeter, internet mobile, le zapping tv etc). Il suffit de voir une émission comme Le grand journal pour se rendre compte de la stérilité des sensations qui sont infligées au spectateur. Qui voit, qui se marre, et qui oublie tout, sauf qu’il s’est marré. Si Deleuze trouvait déjà il y a vingt ans que les émissions télé n’offraient pas d’espace suffisant pour s’exprimer, le philosophe ne doit cesser de se retourner dans sa tombe à une époque où il n’est offert à l’invité qu’une demi-minute pour développer la moindre idée.

D’autre part, l’homme ne semble pas destiné à faire bon usage de son sens critique, tant notre société évolue actuellement dans un cadre fermé. Entendez le « I am what I am », cette « pure tautologie JE = JE » que déplore le comité invisible dans L’Insurrection qui vient (éd. La Fabrique). En effet, les injonctions permanentes à « être quelqu’un » qu’on subit à longueur de temps ne sont guère porteuses d’émancipation, tant elles aboutissent, le plus souvent, à un manque de reconnaissance et, à terme, à une dépression.

Enfin, pas sûr que l’homme puisse se contenter longtemps de ce « soi célébré » pour le moins réducteur. En effet, l’être humain doit rêver à des idéaux, à des perspectives qui le transcendent. Et non passer son temps à observer son nombril. On lui conseillera donc, plutôt que l’autoanalyse, d’envisager des voies pour se forger de nouveaux idéaux. Ce qui passe avant tout par l’établissement de quelques remparts aux tentations permanentes que nous infligent, par le marketing de leur discours, les « fournisseurs de sensations globalisées ». Et par le retour à une forme d’authenticité (l’université populaire du goût fondée par Michel Onfray est un bel exemple), qui impliquerait avant tout de prendre le temps de penser.

Tant qu’on y est : il serait hasardeux de croire qu’une insurrection telle qu’elle est décrite par le comité invisible puisse voir le jour dans un futur proche. Si les constats sont réalistes (les maux de l’inconscient français sont parfaitement analysés et la fourberie de notre système est déplorée de manière assez percutante), les solutions préconisées pour établir un nouvel ordre sont chimériques : souhaite-t-on vraiment une régulation par des « communes autonomes » avec en toile de fond une France dévastée ? Et pourtant : le progrès tel qu’il est envisagé aujourd’hui essuie de sévères critiques, du fait qu’il place au centre de son fonctionnement, non pas l’homme, mais la valeur marchande. Et pourtant : la réaction du gouvernement face aux exactions présumées d’un groupe de terroristes soit disant emmené par Julien Coupat pousse à s’interroger sur notre liberté de citoyens. Est-on vraiment libre lorsqu’on évolue dans le cadre restreint d’une économie qui fonctionne, à grand renfort de marketing, sur cet affligeant culte du moi ?

Alors pour compromettre l’Histoire sans perspective, commençons par résister à la dictature de la culture de l’instant. Commençons par dialoguer et échanger des points de vue, l’essentiel étant de leur laisser le temps de se répondre. Bref, envisageons davantage de perspective dans toute cette immédiateté ambiante…

Matthieu Z.

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