Quand Julien Coupat rejoint la société du spectacle


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Le film ressemble étrangement au dernier polar hollywoodien avec un nom à coucher dehors genre Mensonges d’état (par ailleurs le très bon dernier film de Ridley Scott), Ennemi d’états (désolé, pas vu), ou Jeux de pouvoirs (prochainement attendu sur nos écrans… mais comment fait-on pour avoir encore envie de se farcir un film avec un titre pareil ?). Sauf que l’action se déroule dans notre bonne vieille France et qu’elle oppose Julien Coupat, chef d’un groupe « sur le point de basculer dans le terrorisme », à Michèle Alliot-Marie, représentante d’un état lui « sur le point de basculer dans le néant ». Ca n’est pas moi qui emploie ces termes, c’est l’un des deux protagonistes et le journaliste du Monde qui l’interviewe dans un long entretien en droit d’être publié le 25 mai dernier : http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224_1.html.

Il y a beaucoup de suspens dans ce polar qu’on pourrait intituler La Bande à Coupat ou J’ai vu s’faire pincer Julien Coupat, et aussi beaucoup de mystère. Le tout est savamment orchestré par le talentueux et très expérimenté réalisateur du film, Nicolas Sarkozy. C’est à ce mystère que nous prêtons attention ici, ce mystère qui induit une certaine confusion dans l’opinion publique autour de cette désormais célèbre affaire, et qui est l’apanage de notre peu glorieuse société du spectacle.

Pour mieux comprendre, on pourrait préconiser la lecture de La Société du Spectacle (1967) de Guy Debord, ou du Surveiller et Punir (1975) de Michel Foucault. Mais cela est-il encore nécessaire, se dit-on, car ce que prédisaient en leur temps les deux philosophes, c’est finalement ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux : oui, nous vivons une ère où le pouvoir dessine lui-même le profil de la menace qu’il réprime ensuite. En l’occurrence, la mouvance « anarcho-autonome » représentée par le « comité invisible » dont le délit consiste à avoir écrit l’ouvrage collectif et polémique L’Insurrection qui vient (éd. La Fabrique).

Sauf que la stratégie de « contre-insurrection » adoptée par le gouvernement « a fait un four », comme le dit Coupat, puisque les enquêteurs n’ont jamais été en mesure d’établir un lien entre idée (l’ouvrage dont Coupat est soupçonné d’être l’auteur) et passage à l’acte (le sabotage des lignes SNCF). Changement de stratégie, donc : en laissant l’inculpé fustiger, dans les colonnes du Monde, un pouvoir qui favorise les conditions du terrorisme pour mieux le réprimer, le gouvernement cherche certainement à décrédibiliser les fantasques théories de son adversaire. Mais surtout à le faire participer à la mise en scène de cette société du spectacle que le comité invisible, dans ses écrits, déplore.

Pas sûr néanmoins que le citoyen soit dupe : le gouvernement manque sa cible en tâchant de faire croire qu’il n’est pas policier, qu’il ne fait que son travail en enfermant sans preuve. Le problème, c’est que le monde va vite. Et dans l’attente du dénouement prochain de cette affaire lors du procès de Julien Coupat, la presse est déjà passée à autre chose : la condamnation unanime de la répression des révoltes en Iran. Il est certes intolérable de voir des manifestants tués. Mais telle est la question qu’il faut aussi se poser : à qui profite la contestation du pouvoir d’Ahmadinejad ? Suite dans le prochain et énième polar hollywoodien, dont le titre ne saurait différer des premiers cités. On ne change pas une formule qui marche, dans une société du spectacle qui ne craint rien, et surtout pas de se répéter.

Peter W.

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