Pour en finir avec la contrainte du réel


le réel

C’est au nom du réel que les gouvernements dictent leur lois, que partout des décisions sont prises qui affectent les hommes à grande échelle. C’est au nom du réel qu’on arrête de pseudos terroristes coupa(t)bles d’une pensée non conformiste. C’est encore au nom du réel que l’on sacrifie aujourd’hui toute conscience au profit du chiffre (licenciements, expulsions). Le réel est partout. Impossible que vous ne l’ayez pas déjà éprouvé. Vous entamez une discussion et, à la moindre velléité d’un raisonnement abstrait, on vous oppose la puissance absolue du réél (que vous maîtrisez forcément mal n’est-ce pas, la compréhension complète d’un phénomène étant aujourd’hui confisquée par la figure de l’Expert) (Ex: « Impossible ce que tu dis, tu ne te rends donc pas compte de… »). Nous sommes en quelque sorte dépossédés du droit à la réflexion sous le prétexte imparable d’une vision parcellaire du réel, la possibilité de réflexion et ensuite d’action étant désormais réservée à celui qui maîtrise l’ensemble des paramètres.

Ce diktat de la réalité est en lui-même le plus formidable mirage, un fantasme collectif de la contrainte, qui évite par principe toute tentative de remise en question. Interrogeons-nous sur la nature du réel. Quel est-il ? On pourrait affirmer que ce que l’on perçoit aujourd’hui comme réel est le partage d’une information, et sa reconnaissance comme vraie. Le réel suppose une dualité. Un être seul peut-il affirmer que ce qu’il perçoit est réel tant qu’il n’a pas confronté sa perception à une autre similaire ? L’objectivité du réel, ce qui lui confère sa nature, naît de la rencontre des subjectivités individuelles. Platon, Montaigne, Descartes, tous doutent du monde qui les entourent. Le « cogito ergo sum » établit la réalité intangible du soi, mais cette réalité est entendue comme relative. Hors de soi, le réel échappe à toute tentative holistique de compréhension et de contrôle. Nous sommes tous détenteurs, dans une plus ou moins large mesure, de fragments de réalité. Chacun de ces fragment s’agrège dans une perception plus vaste à caractère « reconnu » et ainsi s’objectivise. Dès lors, une information (terme le plus approprié, on peut aussi utiliser le terme événement) n’a pas besoin d’être vraie ou d’exister physiquement pour être considérée comme réelle et le pouvoir de conférer cette reconnaissance à un événement devient des plus capital.

On retrouve ici toute la réflexion sur les médias en tant que « pourvoyeurs de réel », et celle de la coexistence aux frontières perméables, dans le flux médiatique, de la fiction et du réel (à lire également Le désert du réel de Slavoj Zizek). On retrouve aussi, et plus spécifiquement, la question du rôle de la publicité, qui parvient à rendre réel notre besoin de consommer, de posséder désormais des choses dont n’avions auparavant jamais éprouvé le manque (articulation individu-individus : « parce que tout le monde veut cette chose, je la veux aussi », également : « je veux acquérir ce produit de masse, présenté comme unique »).

Retour sur la notion de propriété du réel. Confisqué d’une part par ceux « qui savent mieux » et contrôlé d’autre part par ceux qui lui confèrent sa légitimité, le réel, le monde, ne deviendraient pour tout un chacun qu’une barrière absolue opposée à la réalisation du soi et non plus, comme l’assène l’idéologie dominante, le terrain-terreau miraculeux de la matérialisation des rêves (un réel en puissance devenu objectivé). L’affirmation du volontarisme (le fameux « si tu veux tu peux » présidentiel) est ainsi discréditée dans les faits par l’impossibilité de réalisation de son propre réel. Selon Esther Duflo, professeur au MIT et au Collège de France, disciple du prix Nobel d’économie Amartya Sen : « Quelles possibilités concrètes, autrement dit quelles « capabilités » sont offertes à un individu de mener sa vie librement comme il l’entend ? Si les gens sont réduits à la pauvreté, leurs droits sont peut être garantis par l’état mais restent purement théoriques ». Et de plaider pour plus d’imagination dans les politiques économiques. Voilà une belle manière de relégitimer la réflexion individuelle et collective et faire reculer l’emprise du réel comme obstacle au réel lui-même.

Si mon sentiment du réel n’est pas celui d’un autre, ou ne peut lui être que partiellement identique, qu’est-ce qui m’empêche d’essayer de voir plus loin avec autant de légitimité que ceux qui prétendent en détenir la genèse et le monopole ? Qu’est-ce donc qui empêche de dire qu’un autre futur est toujours possible et que la gestion de la situation n’oblitère pas la question du sens et de la finalité ? Cette masse relative du réel nous attache dans le présent et nous interdit ne serait-ce que de penser plus avant, sans parler de « réaliser ». Selon Alain Badiou : « j’appelle « état de la situation » (encore une belle définition du réel !) le système des contraintes qui, précisément, limite la possibilité des possibles ».

Pour éviter de rester prisonniers de ce faux réel qui tourne sur lui même, réaffirmons le primat de la réflexion sur le réflexe, de la fin sur les moyens et du rêve sur le réel. S’ils se heurtent bien évidemment à des possibilités de réalisation effective, ces notions n’en permettent pas moins de questionner ce qu’est le monde aujourd’hui et de le faire évoluer. Alors, plongé dans cette mixture paralysante, pitié, qu’on ne m’oppose plus ce qu’on appelle réel !

Mathieu V.

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Un commentaire pour Pour en finir avec la contrainte du réel

  1. Pierre K dit :

    Ah oui, bizarre j’ai l’impression que le réel tout le monde s’en fout et on s’en éloigne de plus en plus.
    Enfin, je développe pas, ca irait dans tous les sens, un livre un peu sur le sujet, pour l’été, si (comme moi) t’as le temps

    ====>

    http://livre.fnac.com/a1566334/Philippe-Muray-Festivus-festivus?PID=1&Mn=-1&Mu=-13&Ra=-1&To=0&Nu=1&Fr=0

    j’avais bien aimé.

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