Du réseau social ou l’art de ne pas être soi-même


Mais qui êtes-vous ?

Mais qui êtes-vous ?

La multiplication des réseaux sociaux et la pénétration du numérique comme élément incontournable du réel obligent à repenser la définition de notre identité. Cette identité autrefois principalement fondée sur la position sociale (la fonction occupée, la fortune), ou encore le statut familial, trouve désormais ses prolongements, pour ne pas dire son nouveau principe déterminant, dans le domaine du virtuel (lire au sujet de nouvelle définition du moi le livre de Gilles Lipovetzky, L’ère du vide, toujours d’actualité bien qu’écrit en 1987). En réalité l’identité numérique n’est plus unique mais plurielle et l’individu devient un « multividu » défini par ses appartenances à différents groupes (des amateurs de poissons rouges en brochette aux néo-anarchistes numériques). La personnalité exposée au regard de l’autre est kaléidoscopique (changeante en fonction de qui me regarde), protéiforme, et surtout partielle. La manière dont je me comporte, dont je suis dans certains groupes auxquels j’appartiens est totalement différente de celle affichée dans un autre groupe et ne reflète qu’une partie de ma personnalité  réelle. Cachée derrière les avatars numériques, nouvelles incarnations du moi, les barrières de l’interdit moral ont tendance à s’effacer et permettent ainsi la jouissance addictive d’agir impunément derrière le masque.  

Là ne réside pas cependant le principal écueil de la personnalité numérique. L’image du soi idéalisé donnée en pâture au regard de l’Autre dans un monde échappant à tout contrôle génère inévitablement frustration et déception lorsque confrontée au réel. Frustration bien sûr de se savoir, au fond, « en-deça » de l’image donnée, et déception pour l’Autre de retrouver dans la « vraie » vie une personnalité souvent lointaine de l’image idéalisée du virtuel. On constate néanmoins dans la perception des « digital natives », cette nouvelle génération baignée dès sa naissance dans l’univers numérique, que la personnalité virtuelle revêt une valeur égale, voire supérieure, à celle de la personnalité réelle, et que la considération sociale effective s’acquiert désormais dans le monde numérique (ex : la figure désormais publicisée du geek en T-shirt, étudiant attardé et sans moyens, mais complètement adulé, dans la vie réelle, par ses pairs de jeux). Il n’en reste pas moins que l’homme numérique ne peut encore s’affranchir totalement des contraintes matérielles de ce monde et qu’il y demeure au moins en partie soumis. Cependant, après tout, cette distinction réalité physique vs réalité numérique n’est-elle pas déjà largement dépassée aujourd‘hui et le baroud d’honneur de la résistance des tenants de la « vieille école » (à laquelle bien évidemment j’appartiens !) inutile, incapable de percevoir l’ensemble avec le prisme qui s’impose aujourd’hui ? Peut-être que nous, les archaïques, avons encore quelques mots à dire.

Un fervent plaidoyer pour la culture numérique et ses développements via les réseaux sociaux ne doit pas oublier de prendre en considération le risque inhérent à un tel comportement. Au delà de l’image du moi, c’est vraiment sur une révolution dans l’appréhension des choses et des êtres qu’il importe de travailler. Des études du CNRS réalisées en IRM (Imagerie en Résonance Magnétique) ont démontré aujourd’hui qu’un enfant ou un adolescent qui apprend via son ordinateur ou tout autre instrument numérique n’utilise pas les mêmes zones du cerveau que celles traditionnellement utilisées lors de l’apprentissage par le livre. Surtout, il convient de prendre garde aux conséquences de la généralisation du reflexe d’apprentissage en « hypertexte », c’est-à-dire une recherche extrêmement précise et ciblée de l’information, comme c’est couramment le cas aujourd’hui lorsque nous cherchons des éléments sur le web. Il existe tout d’abord un risque sur la véracité de l’information (on retrouve ici la problématique des sites participatifs type « Wiki ») et donc du raisonnement bâti sur la base de ces seules informations, fussent-elles multiples. Une fois cet écueil repoussé, en supposant que l’on dispose de sources fiables, comment ne pas percevoir les limites d’une appréhension parcellaire d’un fait ou d’un évènement ? Le fait de rechercher « Deleuze + cinéma » me donne un accès à ce que pense Deleuze du cinéma en me faisant l’économie de la lecture (et donc la compréhension !) de l’ensemble de ses ouvrages. Mais quel gain ? Le risque de développer une nouvelle culture basée sur ces méthodes génère le risque d’une représentation tronquée voire contradictoire (le contresens interprétatif) que rien ne viendra corriger. Paradoxalement, ce processus permet d’obtenir des connaissances extrêmement approfondies dans un domaine sans la capacité de les remettre en perspective. Il est donc absolument essentiel de perpétuer un savoir traditionnel et empirique (par ex : l’enseignement de l’éducation civique, de l’histoire, de la politique entre autres) concomitamment au développement du savoir numérique, afin de re-contextualiser le savoir appris. C’est la fin qui guide les moyens et non l’inverse. Et voilà un beau moyen pour l’homme de pouvoir étancher sa soif de connaissances tout en évitant de répéter les erreurs du passé à l’instant de la décision.

Mathieu V.

Publicités
Cet article, publié dans L'Envers du décor, Philosophons !, Politique & Société, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Du réseau social ou l’art de ne pas être soi-même

  1. Charlotte dit :

    D’accord avec toi sur le risque d’une représentation réductrice et tronquée que peut entraîner la recherche d’informations sur le web… mais au delà de ce danger (réel), il faut voir l’immense source d’information qui est désormais mise à notre disposition. Ça fait de nous une génération en moyenne beaucoup plus cultivée que n’importe quelle autre génération avant nous! C’est pas un beau constat ça? Allez, vive l’éducation des masses!!

  2. CINETHINKTANK dit :

    Tout à fait d’accord: il faut absolument profiter de cette opportunité unique et révolutionnaire (attention métaphore filée sur l’éducation des masses : ) offerte à chacun tout en gardant à l’esprit le risque inhérent à une telle démarche. Thx Charlotte

  3. Mélinda dit :

    il y en a qui ont bien écouté! Ravie que ça t’ai visiblement passionné 🙂 Mélinda

  4. Ping : Bilan cinéma 2010 & espoirs 2011 « CINETHINKTANK

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s