Les maux des mots, racine de violence


les_mots

On peut tout dire avec les mots, le meilleur comme le pire. On peut tout faire avec les mots : de la mort au pardon (Depuis l’autre Lumineux, là, Oui Voltaire, on sait que les mots tuent n’est-ce pas ?). Ah, le bonheur de la formulation politique assassine (ce qui pour certains de nos élus consiste en l’activité principale) ; Eh, la joie du mot doux murmuré à l’oreille et qui veut dire beaucoup plus que lui-même ; Oh la grandeur du discours qui enflamme tout un peuple ; Hi, le langage hermétique de la science et du savoir qui nous offre l’avenir.

Interrogeons-nous un peu sur les origines. En s’inspirant de Bergson, cela conduit à supposer que le langage est le moteur qui permet la traduction des sensations en idées et génère donc l’abstraction préalable à la réflexion. Sans langage, point de pensée ! Les idées ne sont pas immatérielles, flottantes à l’image de la vision platonicienne mais sont déjà le fruit du processus de « nomination » des sensations brutes par le langage. Il est donc appréhendé par Bergson comme un pouvoir de libération qui permet à la pensée de se déplacer (s’élever ?) et de ne pas être aliénée à la matérialité. Cette vision est donc en toute contradiction avec  l’intuition commune selon laquelle le langage n’est qu’un instrument de la pensée et n’en serait pas le facteur déclencheur mais un simple outil (un medium) permettant de la matérialiser vis-à-vis d’autrui. En acceptant le fait que le langage libère la pensée sur elle-même, on saisit également l’impérieuse nécessité que ce dernier offre tout l’éventail de « nomination » que permet la pensée (c’est-à-dire les mots permettant de caractériser chaque idée).

Ici, le bât blesse quelque peu. Qui n’a jamais eu l’impression que ses mots étaient impropres à restituer l’ensemble ou la précision de sa pensée ? Que c’est tellement plus beau à l’intérieur, et que ce qui sort par l’entonnoir de la bouche ou encore du bout des doigts n’est qu’une pâle et fade copie de notre arc-en-ciel interne ? Gaston Bachelard nous apprend aussi que le langage est réducteur et agit comme un filtre. Difficile de matérialiser tout ce que l’on pense, mais surtout tout ce que l’on ressent, précisément car c’est au-delà des mots (on retrouve le stade originel de la sensation selon Bergson). En fait c’est plutôt « avant » les mots. Alors il convient naturellement de s’armer du plus de mots possibles pour tenter de réduire cet écart entre le senti et le pensé, entre le vécu et le dit.

Les mots, la phrase, la syntaxe sont donc les instruments essentiels, les armes de la conquête du soi d’abord comme on vient de le voir mais aussi de l’Autre, et de la société dans son ensemble. En conséquence (j’en viens enfin au fait !) l’absence de maîtrise des mots, c’est-à-dire le langage, nous dénie l’accès au monde et à ses possibles. Comment ne pas reconnaître dès lors que l’abandon d’un véritable projet d’éducation nationale par l’état, en témoignent les réductions drastiques et récurrentes du nombre d’enseignants, les coupes budgétaires, l’appauvrissement du contenu de l’enseignement, constitue l’un des facteurs majeurs de la fracture sociale que nous connaissons aujourd’hui ? La richesse des mots nous octroie les moyens de penser la liberté et leur emploi nous donne les moyens de la réaliser.

Quand on sait qu’un jeune (quel mauvais mot !), qu’un individu né en banlieue dans des quartiers difficiles (encore un !), dans des quartiers sensibles (encore un !), dans des quartiers où ils sont laissés à l’abandon par toutes les structures étatiques, utilise en moyenne un répertoire compris entre 300 et 600 mots (Le Larousse courant en recense plus de 60 000 !),

Comment ne pas y voir la source même de leur maux ? De cette incapacité à catégoriser le réel, de cette impossibilité à exprimer le ressenti, naît toute violence physique. Ce que la bouche ne peut dire, le corps l’exprime. La raison de la violence n’est pas tant le problème que ressent l’individu plutôt que le fait qu’il ne puisse être exprimé et trouver une solution pacifique. En outre, cette absence d’expression rend difficile l’empathie pour autrui, et donc le fait d’établir avec lui une relation constructive, un dialogue, une dialectique permettant l’émergence de solutions que l’individu n’aurait pu envisager seul. Ecrasante impression de solitude. L’éducation est le pilier de notre société, le ciment qui lui donne sa cohésion. Cessons de concevoir l’Education Nationale comme un centre de coût. Enrichissons les contenus au lieu de les appauvrir, car dans la diversité naissent les idées. Investissons dans le dialogue plutôt que dans le geste, dans les livres et les nouveaux médias  plutôt que dans les Tasers (vous savez combien ça coute un Taser ? 998 euros. A multiplier par le nombre de policiers en France…). Redonnons à nos concitoyens les moyens de penser leur propre liberté (ce qui sert paradoxalement le discours volontariste présidentiel). Redonnons simplement des mots aux maux.

Mathieu V.

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Un commentaire pour Les maux des mots, racine de violence

  1. CINETHINKTANK dit :

    Comme disait Fidel Castro: « La Culture c’est la liberté ». La culture permet de comprendre, de critiquer et donc d’être un Homme Libre.

    Augustin B.

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