Je pars


Michael Kenna Kussharo "Lake Tree, study 2"

Michael Kenna Kussharo "Lake Tree, study 2"

Qui n’a jamais rêvé de tout plaquer ? Troquer son quotidien pour une existence plus aventureuse, plus palpitante, moins contraignante. Travail, famille, amis et tout ce que cela peut engendrer de concessions, de sacrifices, de contraintes : il arrive toujours un temps où les raisons sont bonnes de vouloir tourner la page. Tourner la page, thème de prédilection de pas mal d’auteurs. Fuir, partir, quitter… autant de verbes qui servent à titrer films et romans. Dans les faits, c’est une autre histoire : le projet d’une nouvelle vie se révèle souvent difficile à concrétiser. L’idée germe dans l’esprit, s’y balade un temps, pour finalement se cantonner au rêve. La réalité, quoi. Mais qu’on se console : le thème de la fuite n’est jamais mieux servi que lorsqu’il est traité à rebours des idées reçues. La fuite n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle n’est pas réalisée, jamais aussi intense que lorsqu’elle ne prend la tournure escomptée.

Se faire un roman

L’envie de tout plaquer est une idée que nos écrivains ne cessent de dépeindre. A croire que le malaise est véritable de vivre peinard en société. En témoignent une multitude de romans où les gens s’en vont : le très beau Je m’en vais (au moins c’est clair) de Jean Echenoz, la superbe Villa Amalia de Pascal Quignard. Mais surtout, et avant tout, la Disgrâce de John Maxwell Coetzee. Un livre passionnant qui raconte une fuite forcée. Un professeur tombe en disgrâce à cause d’une aventure avec l’une de ses élèves et part se réfugier chez sa fille dans une campagne d’Afrique du sud en proie aux violences. La beauté du roman se situe à l’endroit où le personnage éprouve ce décalage total avec ce qu’il avait imaginé trouver dans cet ailleurs. La descente aux enfers est remarquable, tant elle anéantit tout espoir d’apaisement.

Se faire un film

Le thème de la fuite n’est pas que l’apanage de la littérature. Au cinéma, le récent Partir, de Catherine Corsini, est un exemple de film sur le désir de fuir parmi tant d’autres. Un long-métrage, surtout, se situe à contre-courant : Les Noces rebelles de Sam Mendes (adapté à partir du roman de Richard Yates). Un couple d’américains en crise imagine le projet, génial sur le papier, d’une vie nouvelle à Paris. En filmant les différentes phases psychologiques (enthousiasme, décision, désillusion) autour de l’idée du départ qui tombera progressivement à plat, le réalisateur réussit l’exploit de filmer (acte artificiel) la réalité (situation naturelle). Et le film de marquer les esprits en évitant la situation chimérique d’un couple plaquant tout pour vivre un rêve au bout du monde. On est dès lors en droit de s’interroger : la qualité d’un film ne serait-elle pas fonction, avant tout, de son degré d’appropriation, d’identification, par le spectateur ? Les situations du réel ne permettraient-elles pas de décupler son adhésion ?

Face au réel

Tendre vers une condition meilleure est un trait inhérent à la personnalité de l’homme. Si l’on raisonne de manière rationnelle, il est naturel de croire que l’être humain est intrinsèquement animé par l’amélioration de sa condition. Mais rêver une vie meilleure se situe ailleurs, loin d’une simple tendance à vouloir s’améliorer. Il s’agit d’une volonté de changement, qui varie selon le degré d’instabilité et d’insatisfaction de chacun. Il s’agit d’imaginaire. De fantasme. C’est une chose impalpable (l’homme nourrit l’espoir d’un inconnu qui le ferait vibrer) mais vitale (la possibilité de fuir permet de supporter les contraintes de sa propre condition).

Gabriel L.

Publicités
Cet article, publié dans Passerelles entre les arts, The Movie Library, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Je pars

  1. Aurore dit :

    Plus que la Destination visée par l’imaginaire, c’est le voyage qui compte. Peu importe que l’on arrive à bon port finalement; « peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse »… Et, l’ivresse tourne souvent au mauvais vin, tout juste bon à cracher au sol dans lequel on est bien planté, Là.

    L’herbe est-elle plus verte ailleurs?
    Je préfère la voir bleue dans mes songes que de faire face à son aspect de paille dans la réalité. Loin d’être verte, les pieds plantés dans le béton.

    Superbe article. J’ai l’envie de rêver et de basculer dans les périples de l’âme.

  2. CINETHINKTANK dit :

    Dans le superbe film « Les noces rebelles » de Sam Mendes dont tu parles, sans révéler la fin, le couple Di Caprio / Winslet renoncent à leurs rêves et cela les amènent à une fin….plutôt tragique.
    On ne « part » pas si c’est une possibilité, une envie. On ne part que si on est en danger de mort. Pas seulement la mort physique (comme dans le cas d’un imigré quittant son pays pour rejoindre l’Europe), mais également la mort d’une partie de soi. On quitte quelqu’un lorsque les 2 êtres se détruisent. On quitte un travail lorsqu’il finit par tuer les envies de faire que nous avons. Après, il est toujours possible de renoncer et de faire le deuil d’une partie de soi…
    Quand le choix entre le rêve et de l’acte se pose, je me rappelle la phrase existentialiste de Camus: ‘ »on Est ce que l’on Fait ». Nos actes nous décrivent.

    Augustin B.

  3. CINETHINKTANK dit :

    Merci Aurore.
    C’est en effet l’imaginaire autour de la fuite qui l’emporte sur le résultat.
    C’est tellement bon, d’imaginer cette vie ailleurs.
    Après, on pourra toujours regretter de n’avoir jamais pris la décision de partir.
    D’où cette question: vaut-il mieux vivre une année qu’agonir des années durant?

    Gabriel L.

  4. Elsa dit :

    Just do it !
    « Fuir, partir, quitter… » effraye mais le principale n’est pas de partir ou de rester mais bien de ne pas regretter ses choix. Le tout est de savoir ce que l’on veut vraiment et s’en donner les moyens. On peut s’enfuir à travers les livres, la musique et le cinéma mais le faire soi-même c’est la dimension supérieure. On a tous envie de vibrer, de se faire peur et de s’imaginer ailleurs. N’oublions pas « les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais »

  5. Elsa dit :

    *Oscar Wilde

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s