L’Autriche misanthrope


Michael Pitt - "Funny Games US" de Michael Haneke

Michael Pitt - "Funny Games US" de Michael Haneke

Rares sont les œuvres qui font renaître l’état d’esprit d’une région sans verser dans le cliché. S’agissant du nord de la France, par exemple, mieux vaut ne pas se fier à Bienvenue chez les Chti’s pour se faire une idée de la vie là-bas, mais plutôt se tourner vers des longs-métrages moins accessibles, comme Flandres de Bruno Dumont, le « 6-2 » Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat ou le « 5-9 » Karnaval de Thomas Vincent. Leurs récits, nourris d’un respect des traditions du lieu, reflètent de meilleure manière la richesse des contrées septentrionales. De plus, elles ont le mérite d’éviter de capitaliser sur la dérision des accents locaux.

La plupart des créations venues de l’Autriche contemporaine ne s’embarrassent, elles, pas de clichés. Dévoilant ouvertement leurs maux, elles transpirent une réalité qu’il apparaît difficile de détourner. De ce côté-ci de l’Europe, en effet, cinéma, littérature et théâtre témoignent du malaise d’une nation qui semble avoir tout perdu de la splendeur dont elle jouissait autrefois, à une époque où Vienne était la capitale de la musique dite classique (Schubert, Strauss, Mahler… bref, le bon vieux temps).

La colère, tout d’abord, est une constante que l’on retrouve notamment chez l’immense réalisateur autrichien Michael Haneke. A l’image de l’énigmatique et très violent Funny Games US, qui s’achève avec le cri de saxophone du new-yorkais John Zorn (à noter que le choix du jazzman semble n’être pas un hasard puisque « zorn », en allemand, signifie « colère »). On peut également citer La Pianiste ou Le temps du loup, deux films d’Haneke dans lesquels Isabelle Huppert s’illustre par des attitudes extrêmes, des états psychologiques névrosés. Quant au Ruban blanc, le dernier film du cinéaste qui remporta cette année la Palme d’or à Cannes, il s’intéresse, semble-t-il, au rituel punitif (…)

La haine de la nation est aussi un thème récurrent chez pas mal d’auteurs autrichiens. Outre Thomas Bernhard, qui fut l’un des grands penseurs misanthropes de son pays, il y a aujourd’hui Elfriede Jelinek (auteur de la fameuse Pianiste adaptée à l’écran par M. Heneke) qui, dans son roman Avidité, ne s’en prend pas seulement à l’Autriche, mais, dans le fond, à la nature humaine toute entière. Un récit plein de rage et de ressentiment (difficiles à digérer) déversés à l’encontre de l’homme.

On a le même sentiment de malaise en lisant Peter Handke, dont le ténébreux A Sorrow beyond dreams, écrit en deux mois de l’hiver 1972, revient sur l’existence dépressive et les circonstances du suicide de la mère de l’auteur. Le récit est d’une tristesse sans nom, d’un désespoir abyssal. Un peu à l’image du tourment que l’on retrouve dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders, dont Handke fut le scénariste.

L’analyse du cas autrichien serait incomplète si l’on oubliait de citer l’influence, sans doute immense, de la psychanalyse de Sigmund Freud sur les créations artistiques actuelles. Ou encore celle d’auteurs tels qu’Arthur Schnitzler, Robert Musil ou Stephan Zweig. Mais cet article ne prétend pas à l’exhaustivité. Il cherche seulement à donner des clés de compréhension d’une culture et d’un état d’esprit radicalement différents des nôtres.

En introduction de A Sorrow…, on apprend qu’en allemand, il y a deux mots pour traduire « suicide » : « Selbstmord » et « Freitod » (qui signifie « mort libre »). Cette mort libre, cette liberté de refuser la vie, contient chez les germaniques une connotation courageuse, héroïque. Il faut peut-être voir dans cette double signification l’une des raisons qui poussent les autrichiens à sonder, de manière assez systématique, le mal-être qui les anime.

Matthieu Z.

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