« Dans la Jungle, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes », scénario de France aujourd’hui


 

Extérieur nuit / Plan large

Il fait froid et le vent souffle depuis la côte. Un sifflement perpétuel entre les arbres sous lesquels se situe le campement. Quelques tentes éparses faites de bric et de broc, un sol jonché de détritus. Quelques braseros dispensent une chaleur qui semble bien insuffisante aux hommes affaiblis qui l’entourent, jeunes pour la plupart. L’ombre des flammes éclaire à peine les habits, les corps meurtris et les visages sombres déjà irrémédiablement marqués par une vie de souffrance. Des bribes de dialogues inintelligibles, quelques longs soupirs et des cris au loin dont personne ne se soucie habitent la nuit, portés deçà delà par le vent.

Travelling avant

La caméra suit le dos d’un homme qui quitte la chaleur des flammes pour l’une des tentes informes. Lorsqu’il y pénètre, l’odeur ne traverse pas l’image mais l’homme marque un mouvement de recul dont on perçoit clairement la cause. Au fond, on distingue à peine une forme enfouie sous les couvertures sales, à même le sol. L’homme s’adresse à la forme en Afghan : « Comment te sens-tu ? ».
La forme d’abord immobile s’anime quelque peu et une tête au teint olivâtre, les cheveux en bataille, émerge après quelques instants du fatras de couvertures et de vêtements.
« Mal » répond-il dans la même langue.
« J’ai de la fièvre » ajoute-t-il d’une voix à peine plus assurée.
« Je vais te faire chauffer un peu d’eau, tu iras mieux » dit le premier homme, farfouillant dans un sac de supermarché à la recherche d’une tasse qu’il finit par trouver.

Noir

Intérieur tente quelques instants après

L’homme est accroupi, une tasse fumante à la main qu’il tend à l’autre homme allongé. Un bras tremblant sort des couvertures pour s’en emparer.
« Merci »
« On m’a prêté du thé, tu vas voir comme c’est bon » tente t-il d’une voix faussement enjouée où perce la fatigue des batailles insignifiantes mille fois répétées.
« Merci » répète l’autre.
Un long silence s’installe entre les deux hommes, seulement rythmé par les voix atténuées du dehors et les aspirations maladroites du malade pour avaler le liquide brûlant.
Une question brise soudain ce silence: « Que fais-tu demain ? »
« Demain ? » répond le malade.
« Oui demain. Ils ont dit qu’ils allaient nous faire partir »
« Partir où ? »
« On est déjà nulle part »
« Alors ? »
« Je pense pas à demain. Parce que demain c’est loin »*

Noir

Extérieur jour / Plan large sur un paysage bucolique

On perçoit d’abord le toit des multiples tentes blanches immaculées, puis l’agitation qui règne au dessous. Le tintement des verres qui s’entrechoquent, le bruit de la musique et les éclats de voix et de rires qui meublent l’espace baignent cette douce après-midi de fin d’été.

Travelling avant en plongée

Sous les tentes, les hommes et les femmes « bien comme il faut » en tenue décontractée et bras de chemise se saluent et s’embrassent, échangent sourires et clins-d’œil. L’atmosphère est décidément à la fête aujourd’hui. La journée a été longue. Sous l’influence de la bonne chère et des boissons, et grâce à la réconfortante certitude d’être entre amis, les langues se délient. On cogite, on ingurgite, on s’agite. On parle fort, on a le verbe haut, soudain. On est tellement bien entre nous.

Plan rapproché sur un homme au crâne luisant et l’œil torve

Il a l’air important. Un cercle de personnes l’entoure et suit le moindre de ses mouvements, s’attache au moindre de ses pas. La ronde des courtisans. Car c’est du ministre de l’Intérieur qu’il s’agit. Ce n’est quand même pas n’importe qui. C’est la république ! Alors on l’encercle, on le marque à la trace, on cherche un regard, une complicité, on guette une approbation, on assaille d’amabilité. La caméra suit cette sarabande effrénée.
On le félicite : « Objectif tenu ! »
« Rendez-vous compte ! 24000 ! Ca fait beaucoup »
« 24000 ? Vous êtes sûr ? »
« C’est dire s’ils sont nombreux »
« Heureusement que vous êtes là »

La caméra tourne autour du cercle en plan américain, saisissant les visages et le langage des corps

« M. le ministre, laissez nous vous présenter quelqu’un » demande un courtisan.
« Ah ça, Amin, c’est l’intégration » entonne un autre.
« Il est beaucoup plus grand que nous en plus » [à propos du jeune homme] s’étonne le Ministre.
« Lui, il parle arabe » dit encore un participant.
(Rires de l’assemblée)
« Ne vous laissez pas impressionner, ce sont des socialistes infiltrés » répond l’ami du Ministre au jeune homme.
« Il est catholique, il mange du cochon et il boit de la bière » dit une participante, toute fière de sa trouvaille.
« Il ne correspond pas du tout au prototype » rajoute le Ministre, encore surpris.
(A nouveau rires de l’assemblée)
« C’est notre petit arabe… » rajoute la participante.
« Il en faut toujours un. Quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. Allez, bon courage…» salue le Ministre.

Noir

Mathieu V.

*Petit emprunt à l’album L’Ecole du Micro d’Argent (1996) d’IAM

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3 commentaires pour « Dans la Jungle, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes », scénario de France aujourd’hui

  1. GL dit :

    En plus il est gentil, il dit merci au monsieur … c’est y pas bo?

    Sur que des comme lui il n’en faudrait pas trop !

    Avec sa coupe tektoniko-crypto-gay démodée et ses antécédents religieux incertains (Catholique ? Maronite peut-être ?), ca ne devait pas passer avec les gars du tiek’ adeptes des soirées rap-kebab !

    Mieux valait pour lui qu’il passe du cote bière-musette de la force publique! Quitte a subir les railleries de socialistes infiltrés.

    « Trahison, au sein de notre population…
    Être ou naitre traitre est une malédiction…  »

    (Emprunt à Ministère A.M.E.R – Traitres, 1997)

  2. Mateusz dit :

    En France, y’a pas à dire, qu’est-ce qu’on se marre ! Pour vos soirées animées, pensez à inviter la drôlerie en personne, le maître de l’humour bravache, Brice Hortefeux, notre « Premier clown de France ». C’est pas du Coluche, mais presque. Allez, les rabats joie vous diront que son excès de notoriété dernièrement est dû à un piège de l’omniprésente société de la surveillance. Ça ne manque pas de piquant venant de ceux qui veulent transformer internet en espace de délation populaire (du « Outreau » à revendre, ces gens-là !).

    La blague dans tout ça, c’est que notre fanfaron a été surpris non pas par un vulgaire portable, comme on voudrait nous le faire croire, mais par la caméra de la chaîne parlementaire du Sénat. Il est vrai que dans monde de la Comédie sévit un penchant incorrigible au travestissement de la réalité. Un élément comique indéniable de la situation provient du fait que l’intéressé avait mis à pied, peu de temps avant, un Préfet pour avoir fait preuve d’un sens de la dérision assez similaire au sien.

    Mais trêve de plaisanteries.

    Piégé ou pas, je ne m’explique pas qu’on s’adonne à une petite blague raciste, même en privé, à admettre que l’Université d’été de l’UMP relève pour un Ministre de l’Intérieur de la sphère privée. Rien n’est moins sûr quand on connaît l’importance politique et la couverture médiatique de ce genre d’événements. D’ailleurs, cela n’est que diversion du vrai débat qui est : au vu de notre histoire, peut-on s’autoriser un Ministre de l’intérieur, ancien ministre de l’immigration et de l’identité nationale, ayant outragé la minorité maghrébine de France ? On avait l’espoir que la xénophobie latente du discours de l’UMP, notamment avec la création du ministère infâme n’avait que des fins électorales. Aujourd’hui, on sait qu’il s’agit en fait de valeurs réellement partagées.

    L’événement prend une dimension supplémentaire quand on le replace dans l’actualité et son flot de réjouissances. Des gendarmes se plaignent du racisme de leur hiérarchie… On nous révèle qu’un jeune homme noir est mort, il y a cinq ans, de s’être trop taper la tête contre les murs en garde à vue. Cinq ans qu’il a fallu pour découvrir qu’on l’y avait un peu trop aidé… Cinq ans de mensonge et d’impunité pour les meurtriers en uniforme ! Faut-il encore croire cette même police qui nous dit qu’un jeune maghrébin de dix-sept s’est pendu cet été, en garde à vue, avec ses draps? Dans ces conditions, peut-on encore laisser la sécurité nationale aux mains d’un drôle ?

    Que dire de la « fermeture » de la jungle de Calais ? « Fermeture », le terme est choisi. A l’origine, un camp de réfugiés officiel qui accueillait les déshérités de l’histoire contemporaine que sont les Irakiens et les Afghans. Ce camp a été réellement « fermé », lui, sur décision de l’autorité administrative de l’époque… Nicolas Sarkosy. Rappelons qu’en ce qui concerne les Afghans, ils fuient un pays en guerre que notre armée occupe ! Faut pas avoir peur de la contradiction pour leur refuser l’asile ! Comment ne pas voir une triste ironie du sort dans la résurgence du problème dans les médias alors qu’il s’agit de l’ancien domaine d’attribution de notre trublion Ministre ? Jusqu’à quand ce déni d’humanité va-t-il durer ?! Jusqu’à quand, croyez-vous, la France pourra-t-elle fuir ses responsabilités ? Jusqu’au prochain attentat, sans doute !

    Que faire face à ces évolutions inquiétantes ? Primo, face au racisme de la police française, dire stop une bonne fois pour toute, à commencer par exiger la démission immédiate de Brice Hortefeux. Lançons une pétition. Secundo, face à la politique d’immigration indigne de la France, réclamons la réouverture d’un camp de réfugiés à Calais et la fermeture définitive du ministère de l’immigration et de l’identité nationale. La plaisanterie a assez duré.

    Enfin, pour que le peuple ait des jeux, je propose un Kohlanta ministériel. On devrait lâcher Brice Hortefeux et Eric Besson, tous deux en trois quart veston, l’un dans la jungle afghane, l’autre dans le désert mauritanien. Le premier de retour, en vie, sur le territoire national a gagné le voyage en charter Paris-Bamako. Ça serait à mourir de rire, non ?!

  3. CINETHINKTANK dit :

    Merci pr ce message magnifique et d’une lucidité implacable qui met en valeur l’absurdité de la situation dans laquelle nous vivons. C’est un fait, deux poids de mesure ! Nous supportons l’intolérable avec une telle facilité… le debut de la réaction personnelle est dans ces lignes….

    Merci bcp
    Mathieu V.

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