« Les Temples de la consommation » : antre de la bête


Mall

Retour sur le documentaire écrit et raconté par Ariel Wizman, diffusé cette semaine sur Canal+ : Les Temples de la consommation. Au travers de la description de la genèse des centres commerciaux, à la fois en tant que concept social et qu’en tant que réalité architecturale, ce sont les ressorts idéologiques et la structure physique de notre société de consommation qui apparaissent à nu.

Tout comme on est parfois frappé par le degré de manipulation consciente et inconsciente que les as du marché et du marketing nous imposent pour déclencher chez nous le geste salvateur de la pulsion d’achat, on est ici passionné de découvrir l’antre de la bête, sa structure même, son usine à écouler plutôt que produire, à vendre plus qu’à fabriquer, à l’image de l’entonnoir utilisé pour le gavage d’oies. Comme l’a démontré l’économiste américain Kenneth Galbraith (avec sa fameuse pyramide inversée), ce n’est pas le besoin réel qui génère l’offre adaptée mais plutôt l’offre réelle qui crée un besoin à combler, auparavant inexistant. Comment créer dès lors un moyen physique capable de soutenir, promouvoir et satisfaire en masse ces besoins artificiels ? Les malls et autres centres commerciaux étaient nés.

Dans le monde en pleine mutation des années 60 et 70, avec des villes de plus en plus peuplées et étendues, avec l’individualisme comme étendard de la société de consommation alors en pleine expansion, et qui s’incarne dans une jouissance matérielle sans limites, le mall devient le lieu de réalisation du soi. Il remplace les activités communautaires traditionnelles, qu’elles soient religieuses ou sociales, particulièrement dans la vielle Europe, les Etats-Unis mélangeant de manière unique piété religieuse catholique et foi véritable dans les principes libéraux du marché. Dans les villes avec leurs centres devenus inutiles (les populations consommatrices ayant migré dans les suburbs), le mall devient la nouvelle église, le lieu de rassemblement et d’Existence par référence. Les architectes inspirés parfois de la science-fiction (Ray Bradbury a participé de manière très poussée à la création de plusieurs centres) forgent la nouvelle Babel. Et le documentaire de donner les exemples multiples de l’immixtion préméditée des symboliques religieuses et humaines dans les temples du marché : la présence systématique de l’eau (fontaines, cascades…) associe le passage dans le mall à un rite séculaire de purification. La présence également, tout aussi systématique, des arbres et végétaux dans les galeries nous offrent l’image d’un lieu où l’on peut grandir et s’épanouir en toute sérénité. La hauteur des plafonds et les immenses baies vitrées rappellent la majesté des églises et leurs vitraux sacrés.

Autant d’exemples qui remettent donc en question notre manière de consommer, où l’on constate que l’équilibre et la nécessité des besoins humains sont totalement déconnectés de la finalité du système qui prétend les satisfaire. En plus d’une finalité sociale discutable, on ne compte plus les endroits sur la planète ou le développement de centres commerciaux géants met en péril les équilibres écologiques des endroits où ils s’implantent, grignotant forêts protégées (New Delhi) et autres déserts jusque là préservés (Australie).

Des projets de plus en plus chers, monumentaux, faramineux, qui mènent à l’agonie les organisations sociales traditionnelles et les relations sociales qui en découlent (on nous apprend qu’un humain sur trois, soit deux milliards d’individus, fréquentent chaque année un mall). Après la disparition du commerce de proximité, nous nous transportons tous ensemble dans le mall, mais chacun dans sa bulle de verre à travers les allées, cherchant en réalité le moindre contact et le plus de sécurité possibles (songeons un instant à ces milliers de caméras qui nous rassurent ?!) dans la satisfaction égoïste de nos faux besoins.

Cependant, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, parfois, elle se casse. Les centres géants peuvent en effet payer très cher le prix de leur démesure. Ils ferment alors, semant autour d’eux chômage et pauvreté, voire déclassement social de toute une ville ou une région. Et soudain, au travers des images de ces centres fantômes, désaffectés, où résonnent seuls les pas des gardiens dans un bruit de cathédrale, où les plantes fissurent le béton des parkings, où les grillages des vitrines ont toutes les apparences de caveaux funéraires s’étendant dans l’immensité sombre des couloirs, on prend conscience de contempler les ruines de demain, à l’image des sépultures égyptiennes aujourd’hui. Une fulgurance archéologique de ce qui restera lorsque notre société aura passé, quand les vestiges que nous offrirons aux générations futures seront les témoins des excès qui auront conduit à notre perte. La carcasse de la bête, le ventre du monstre.

Faire mieux plutôt que plus, raisonner à long plutôt qu’à court et moyen termes, ajuster nos ressources à nos besoins, ne sont plus aujourd’hui des alternatives mais des impératifs. C’est notre conditionnement que nous devons combattre autant que changer notre manière de penser. Les Temples de la consommation nous y aident grandement. Et la décroissance ?

Mathieu V.

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