Gonzo banlieue Ep 1 : faut-il encore vouloir de l’égalité des chances ?


Gonzo Banlieue Ep 1.

Force est de constater qu’une appropriation approximative des concepts éthérés (être et avoir – combien ?) infusés dans nos écoles aux petits Nicolas et Farid, du cours moyen jusqu’aux classes préparatoires, est l’un des signes discriminants permettant l’écrémage social à tous les étages du processus de la centrifugeuse étatique, et pratiqué avec la caution de l’évaluation scientifique (« d’essence républicaine » diront certains).

Les chances sont égales, mais pour transposer le fameux mot d’Orwell dans la France de 2009 : dans la ferme hexagonale, certains sont plus égaux que d’autres ! Au-dessus du marigot social des couches précipitées de la France d’en Bas, c’est entendu, ne resteront que les meilleurs du lot. Les sigles ésotériques pour le profane gravés sous leurs enluminures dans le bottin mondain, parlent d’eux-mêmes aux initiés et garantissent une conformité ISO-éducative parfaite aux attentes du clan dominant. X (décliné en Ponts, Mines et autres / ENA / Sciences Po – Paris). Cette triplette d’établissements de renom, avec son quarteron de spécialités à la carte, offre un nombre quasi infini de combinaisons possibles, toutes également synonymes de réussite. Eloignés des plus grands prédateurs que sont la pauvreté, l’exclusion et leur à-côtés usuels (système D – criminalité en col bleu), le jeune de centre-ville (nous l’appellerons ainsi par opposition au jeune de banlieue) est – statistiquement – assuré de traverser sans encombre le fleuve d’une vie aussi lisse que l’océan circulaire et pétrifié des bassins du jardin du Luxembourg, signes d’un ordre ayant mieux résisté au temps que le Reich millénariste d’un funeste caporal autrichien.

Là où le gamin des faubourgs rêverait de laisser filer le dernier modèle de vedette télécommandée, on constate que les enfants de ce microcosme doré prennent un plaisir tout snob à s’inscrire dans la tradition de leurs aïeux en recyclant un modèle réduit de voilier aux lignes épurées hérité de génération en génération. Eh bien oui, vous dirais-je, quand on peut aller naviguer des îles anglo-normandes au Cap Nègre sur un vrai voilier, que n’a-t-on à faire de l’esbroufe ! Il en va de même des adeptes de « tunning » qui, gageons-le, s’ils pouvaient se payer une Bentley, ne verraient pas l’utilité d’y rajouter des néons bleus (quoique, me direz-vous).

Le « jeune » de banlieue – qui sera vieux avant que l’on ait fini de l’appeler ainsi – n’aura lui qu’une chance résiduelle de s’affranchir des obstacles qui l’attendent au travers des rouages du moloch éducatif  (que d’aucun ont qualifié de Mammouth – l’image étant, il est vrai, plus accommodante pour les syndicats d’enseignants qui vivent – littéralement – sur la bête) et de son gymkhana intellectuel pour bêtes à concours. Sans conscience éco-éducative particulière, et en dépit d’un zonage académique précisément pensé pour favoriser la mixité sociale – mais auquel il est aussi facile de se soustraire que d’acheter une barrette de « shit » à la Courneuve – l’éducation nationale rejette de son mécanisme de tri infernal et saisonnier, les items mal calibrés, et, sauf exceptions confirmant utilement  la règle, s’oppose mécaniquement à toute régularisation ex-post dans le cirque social. 

Certains portent la marque ENA ou HEC en bandouillère, les autres portent les stigmates des SES et de leur ZUP et ZAC en cartouchière, se les appropriant pour en faire autant de signes de leur rejet de l’ordre ségrégatoire qui les confine aux aléas de la pression périphérique et préserve la stratification jurassique du grand corps social malade. J’en veux pour preuve exemple la multiplication des panoplies communautaristes associant t-shirt « truand 2 la galère » et casquette « reuf de tess ». Notre jeune Français (qu’il y mette des guillemets ou non) aura compris, aussi sûrement qu’un cadet de notre future élite en math-sup à Louis le Grand, que la vie est une lutte, une compétition. Il en constate plus que d’autres dans son quartier, sa cité, sa banlieue, son ghetto, l’amère réalité.

To be continued…

Raoul Duke

Publicités
Cet article, publié dans Politique & Société, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Gonzo banlieue Ep 1 : faut-il encore vouloir de l’égalité des chances ?

  1. Mateusz dit :

    Salut Raoul,

    Je partage ta critique de l’anti-pédagogisme à la française, l’inégalité des chances, la reproduction des élites, etc. Il y aurait sans doute beaucoup à dire. Il faut toutefois éviter de tomber dans une présentation manichéenne des choses. J’ai du mal à entendre le discours sur la victimisation des jeunes de banlieue comme si ils étaient les seuls à pâtir des dérèglements sociaux même s’il est indéniable qu’ils en paient le prix fort. Le galère n’est pas le privilège de quelques uns…

  2. Raoul Duke dit :

    Salut Mateusz!

    Merci de ton commentaire qui me donne l’occasion de contextualiser cette publication avec un peu de recul.

    Les jeunes de banlieue n’ont pas le privilège de la galère c’est un fait, mais comme tu le dis toi même ils paient le prix fort de l’assimilationisme à la Française.

    Je t’accorde qu’on pourrait qualifier mon approche de manichéenne, aussi dois je préciser que ce feuilleton d’articles (à suivre) m’a été inspirée par un texte publié par Mathieu V dans ces colonnes « les mots des maux, racine de violence » dans lequel l’auteur adressait (entre autres) le problème de l’analphabétisme des « jeunes de banlieue » qui est identifié comme le signe d’une incapacité à s’approprier le language comme instrument de libération de la pensée hors des culs-de-sacs de la « mentalité ghetto ».

    Je suis d’accord pour l’essentiel avec ce diagnostic mais souhaitais, armé d’un arsenal lexicalo-sémantique d’inspiration gonzo (en hommage a mon maitre Hunter S. Thompson) appuyer sur ses limites et tenter d’aller plus loin dans l’analyse et replacer le problème dans une perspective plus large en effectuant un retour sur les origines de la « question » des « banlieues » et ses multiples déterminants. A l’échelle sociétale, il me semblait inconcevable de ne pas évoquer le phénomène de reproduction qui ne s’applique pas simplement aux jeunes de banlieue et à ceux du 16e, mais qui est d’autant plus prégnant pour les premiers que contrairement à ceux des masses silencieuse des jeunes issus des classes moyennes, leurs perspectives d’évolution sociale sont encore plus strictement limitées.

    Schématiquement, on trouve à l’assemblée nationale (et quel modèle de communauté harmonieuse!) quelques enfants d’ouvriers issus de la diversité d’avant (italiens, polonais, espagnol) qui fournissent un quota de role-models de l’intégration à la francaise (souvent sur un mode de rupture avec le pays d’origine – très peu parlent la langue de leurs ancêtres) dont ne peuvent se prévaloir les jeunes et moins jeunes des cités hexagonales.

    A mon sens le multiculturalisme ambiant (cf. la mythologie de la France black-blanc-beur) sert ici de cache sexe a une ségrégation rampante qui a grippé l’ascenseur social qui avait servi aux « ritals » et « polaks » à se faire leur place au soleil de notre beau pays et dont les pannes répétées « obligent » maintenant les enfants des travailleurs de la noria maghrébine des années 60 a emprunter l’escalier de service (avec la dialectique entre s’arracher – et travailler deux fois plus que le « blanc » pour le même résultat, se détacher – vivre d’expédients plus ou moins rémunérateurs – ou subir en silence une vie de lumpen prolétaire), sauf à faire valoir des talents sportifs ou plus généralement artistiques.

    Je t’accorde que la crise économique ne s’abat pas que sur les jeunes des cités et a des effets sur l’ensemble du corps social (sauf peut-être pour la France de tout en haut qui y est moins sensible), mais qu’il me parait utile de préciser les termes du débat, dans la mesure ou ceux-ci nous ont été imposés et sont notre quotidien depuis plus de 30 ans (tv, radio, bistro): jeunes, immigrés intégration/assimilation, islam, islamisme, burqa, crise, émeute et que nombre de nos concitoyens (issus des centres-ville, des faubourgs, de la banlieue ou de la ruralité) en ont conçu une représentation mentale de ces questions qui n’échappe pas toujours aux clichés journalistiques des pisse-copie de la presse tricolore qui ont abreuvé leurs croyances fantasmatiques en LePenisant subtilement les esprits (« ils ne veulent pas s’intégrer », « la france est en voie d’islamisation », « les jeunes barbares des cités sont à nos portes », « ils cassent tout »).

    A l’heure où nous sommes repartis pour un débat sur l’identité nationale et une législation sur la Burqa, il ne me parait que d’autant plus urgent de prendre de la distance pour appréhender ces questions afin de voir au delà des clichés mutuellement entretenus.

    Dans cette série d’articles malicieusement intitulée « Pour en finir avec le jeune de banlieue / La Solution finale aux ghettos urbains / Le plan banlieue n’aura pas lieu », je tente (sources universitaires à l’appui) de revenir sur ces clichés, en élargissant les perspectives du débat – géographique (où je reviens sur les différences conceptuelles entre le ghetto américain et les cités française) – temporelle (retour sur les émeutes raciales américaines, de St Louis 1917 à Watts 1992, avec un stop à Vaulx-en-Velin) – économico-philosophique (Al Capone, fils spirituel de Milton Friedman).

    Je suis certain que l’on pourra y trouver matière à partager quelques analyses constructives d’ici la fin (2012?) de ce feuilleton journalistique à l’ancienne (également diffusé sur le blog de ma page myspace – auquel tu peux t’abonner, voir lien), tes contributions étant toujours bienvenues.

    Trzymaj sie, a toute

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s