L’histoire, aujourd’hui


LAFrog_XavierVeilhanInVersailles3

Exposition Xavier Veilhan - Château de Versailles

L’une des conséquences les plus évidentes de l’accès immédiat à la musique, au cinéma et à la littérature sur le web est la frustration liée à l’impossibilité de tout assimiler. Le web, il est vrai, s’apparente un peu au restau où la bouffe est à volonté : concerts disponibles gratuitement, vidéo et musique en streaming (spotify, deezer, myspace, europafilmtreasures.com, ubu.com etc), livres numériques. Et quand c’est à volonté, pointe souvent le risque d’indigestion. A tel point que l’on finit par regretter le temps où il fallait endurer avant de récolter le fruit de ses efforts. Un temps où l’on économisait des mois pour s’offrir le vinyle ou le livre de ses rêves, un temps où l’attention était décuplée à l’écoute de ce disque, à la lecture de ce livre. Outre la difficulté de choix dans la diversité, nous devons donc composer avec une difficulté de gestion de la quantité, propre à cette époque où tout est disponible à portée de clic, et où l’esprit se voit en permanence sollicité et incité à zapper d’une œuvre à l’autre. Résultat : c’est l’essence même de l’œuvre qui a tendance à se diluer face au choix infini qui s’offre à nous. Quand le nombre d’œuvres augmente, forcément, l’impact de l’œuvre diminue.

L’accumulation conditionne en outre notre rapport au temps. Rendons-nous à l’évidence : jamais nous ne pourrons tout voir, tout écouter, tout lire. C’est d’autant plus vrai dans une société où s’élargit sans cesse l’offre culturelle. Société du divertissement et de la démocratisation de la culture. Société où chacun se reconnaît une sensibilité artistique. D’où la nécessité d’opérer les bons choix. Faut-il accorder davantage d’attention aux œuvres du patrimoine, sans cesse remises au goût du jour grâce à leur numérisation systématique, ou aux œuvres contemporaines dont l’actualité n’a de cesse de nous abreuver ? Faut-il, par exemple, se replonger dans les nouvelles de l’immense William Faulkner ou partir à la découverte d’écrivains de la revue McSweeney’s, issus de la bouillonnante scène littéraire de San Francisco ? Faut-il préférer la pop atmosphérque de The XX à la musique baroque de John Elliot Gardiner ? Faut-il privilégier le dubstep de Digital Mystikz au minimalisme de Steve Reich, ou plutôt se retrancher sur le rock abrasif de The Jesus Lizard ? Questions complexes, que les auteurs contemporains complexifient encore. On apprendra que les écrivains de McSweeney’s ont la fâcheuse tendance de déterrer des formes enfouies de la littérature du XVII° siècle. Quant aux musiciens d’aujourd’hui, ils ne se gênent pas pour remixer à l’infini à partir de matériaux anciens. Une nouvelle équation apparaît dans un monde où se mêlent l’ancien, le récent, et le récent actualisant l’ancien.

Nous vivons cette époque cruciale où passé et présent se confondent pour constituer un nouvel ensemble : un remix de l’histoire en constante évolution, un assemblage d’ancien sans cesse actualisé, et de contemporain puisant sans cesse dans le passé. Une multitude d’événements du présent et du passé qui surgissent, de manière anarchique, dans la seconde. Alors qu’est ce que l’histoire, aujourd’hui ? Quelle sera-t-elle demain ? Quel usage faire de cette grande fresque numérisée ? Et surtout, quelle place accorder à l’homme dans ce dispositif pour lui permettre de dépasser l’accumulation pure et simple des connaissances ? Il convient de commencer par organiser et agencer cette nébuleuse complexe. Si nous en sommes encore au stade de la numérisation à tout-va et de la découverte des possibilités du système, il faut déjà concevoir ce qui adviendra ensuite. Inutile de légiférer au moyen de lois comme Hadopi, obsolètes avant même leur application, face à la vague technologique qui déferlera perpétuellement sur nous. Ne pas combattre la technologie, donc, mais aller dans son sens, pour mieux la supporter. L’aisance face à la dématérialisation des supports et à la proximité d’œuvres composées à plusieurs siècles d’écart est un défi. Relever ce défi passera par la quête d’un sens qui doit être trouvé à un double niveau : le sens dans le processus de création (nécessaire pour exister durablement dans la quantité) et le sens dans la manière de s’approprier l’œuvre (nécessaire pour qu’elle soit efficacement identifiée par ses lecteurs et auditeurs).

Matthieu Z.

Publicités
Cet article, publié dans Passerelles entre les arts, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour L’histoire, aujourd’hui

  1. Nous sommes des funambules sur une corde tendue, à osciller au gré de nos pas entre mémoire et créativité, d’un bout à l’autre, avancer, se retourner, faire le bon choix, s’engager, (pro)poser une trajectoire, aller de l’avant, toujours, mais en sachant d’où l’on vient, c’est mieux/.
    Oui, cette tension se transcrit à la vue de nos choix en matière d’appétits culturels mais tient à des logiques spatiales et temporelles qui l’expriment dans des ensembles plus vastes comme la ville, le langage, le travail, etc.
    Merci, bel article !

  2. CINETHINKTANK dit :

    Merci Marcelline, de cette analyse qui résume bien les problématiques de tous ordres (spatio-temporels) soulevées par le net. Au plaisir.
    Matthieu Z.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s