Origine de la création, entre influence et inspiration


Photo d'Andreas Gursky

« Ca empeste Joyce, bien sûr, en dépit de très sérieux efforts pour l’imprégner de mes odeurs à moi » ; « Je jure de me défaire de J.J. avant de mourir, oui m’sieur ». Tels sont les mots de Samuel Beckett, repris par Nathalie Léger dans Les Vies silencieuses de Samuel Beckett, paru en 2006 aux éditions Allia (p53-54). Notons que les citations, qui datent des premiers écrits de l’auteur, répondent à des accusations pour le moins assassines d’« imitation servile et assez incohérente » ou d’« affectation détestable et indécente ».

Dans les bonus du Direktør, film réalisé en 2006 par Lars Von Trier, l’auteur évoque la recherche d’un humour proche de The Shop Around the Corner d’Ernst Lubitsch. A la sortie, difficile de savoir si Von Trier a atteint son objectif : si le film est réussi d’un point de vue technique (après le dogme, l’automavision…), on ne peut accorder le même crédit humoristique au Direktør qu’au film de Lubitsch. Hypothèse : Von Trier est si tourmenté qu’il lui est impossible d’accéder à l’humour simple et génial qui fit le succès du génie américain des années quarante.

Quand James Gray cite, dans les bonus de Two Lovers, les films d’Akira Kurosawa et de Francis Ford Coppola comme sources d’inspiration, l’on reconnaît d’évidentes corrélations entre l’art du réalisateur et celui de ses inspirateurs. Little Odessa, The Yards, La Nuit nous appartient et Two Lovers sont effectivement d’une ambiance noire comparable à celle, par exemple, du Parrain de Coppola. Techniquement, par l’utilisation du ralenti, ces quatre films rendent aussi hommage au réalisateur d’Apocalypse Now, bien que Gray parvienne à tracer sa propre voie en insufflant une dose de sensibilité rarement atteinte dans le film du genre noir.

Quand Jérôme Bel présente Cédric Andrieux au Théâtre de la Ville, son nouveau spectacle en hommage à Merce Cunningham, on ignore s’il s’agit d’une pièce de danse, d’une pièce de théâtre ou d’une conférence. Peu importe. Ce qui importe, c’est de constater à quel point le « chorégraphe » sait respectueusement s’affranchir de ses références (de Cunningham à William Forsythe en passant par Trisha Brown) par un spectacle mélangeant singulièrement toutes les formes de représentation.

Ces quelques exemples permettent de comprendre le rôle manifeste de l’influence dans le processus de création. Beckett, Von Trier, Gray et Bel seraient-ils devenus, dans leur discipline respective, les monstres qu’ils sont sans l’art de ceux qui les ont inspirés ? D’autres questions, rapidement, se posent. Jusqu’à quel point la création existante permet-elle de faire naître, indirectement, de nouvelles œuvres ? Le mécanisme d’influence est-il toujours propice à la création ou peut-il au contraire, dans certains cas, s’avérer délétère ? En d’autres termes, l’accumulation peut-elle avoir pour effet de brider l’inspiration et d’empêcher, par le constat qu’il existe déjà tant de choses bien faites, la création d’une œuvre d’art additionnelle ? Dans les cas de Beckett et Van Trier, on est d’ailleurs en droit de se demander si les œuvres de Joyce et de Lubitsch ne représentaient pas pour eux une sorte d’idéal impossible à atteindre.

L’analyse de divers ouvrages permet en outre de poser une nouvelle question, liée à celles qui précèdent : la pure inspiration existe-t-elle libérée de tout mécanisme d’influence ? Citons Céline, tout d’abord, qui, lorsqu’il révolutionne l’écriture en 1936, dans sa suprêmement glauque autobiographie Mort à Crédit, paraît n’être influencé par aucun autre auteur, mais seulement par sa propre et misérable expérience. Qu’en est-il de Franz Kafka, qui écrivait en 1919 une amère Lettre au père de 72 pages, et de Peter Handke dressant en 1972, dans les 72 pages de A Sorrow beyond Dreams, le portrait suicidaire de sa mère ? Ces trois-là étaient-ils sous l’emprise d’une influence quelconque à l’heure d’écrire, où ne se fiaient-ils qu’à la douleur de l’expérience propre ?

En observant les raisons qui motivent la création, les événements qui déclenchent son processus, il est difficile d’aboutir à une conclusion valable sur la manière dont l’œuvre se crée. Aucune règle n’est applicable en la matière, tant l’œuvre paraît puiser indistinctement entre influence et inspiration. Certains exercent sous influence, d’autres non, et ceux qui le sont n’aboutissent jamais au même résultat que celui de ceux qui les inspirent. Cela permet de penser que l’œuvre, échappant à toute tentative de classification, se construit de manière aléatoire, selon une logique indicible propre à son auteur, pour aboutir à un résultat que l’on apprécie variablement, selon nos dispositions de moment.

Matthieu Z.

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