A tous les Grégoire Canvel


L’image de Grégoire Canvel me restera longtemps en mémoire. Sentiment rare pour un personnage de fiction, il me manque encore. Son suicide laisse orphelin le spectateur. Je cherche les souvenirs de ses gestes, de sa voix, de sa présence. Pour le retrouver, je vais me résoudre à revoir Le Père mes enfants de Mia Hansen-Love. Un film sublime.

On a tous croisé dans sa vie des Grégoire Canvel : des hommes qui se sont lancés le défi de tout assumer avec la grâce de ceux qui ne se plaignent pas, avec l’élégance de ceux qui font croire que tout est léger. Attentionnés, cultivés, aimables, ils dégagent une assurance qui ne cache au fond que la peur de tomber, que l’angoisse de s’effondrer. Une forme d’exigence aristocratique légèrement surannée mais ô combien charmante. Un défi quotidien qui peut finir par devenir trop grand, trop lourd.

Le piège financier guettait depuis longtemps Grégoire Canvel. Un nœud coulissant qu’il feignait de ne pas voir, un guêpier qu’il repoussait avec habileté pour gagner quelques mois mais qui finira par l’étrangler. Le spectateur suit ces derniers moments où cet homme debout finit par chanceler, puis se coucher pour la première fois de sa vie et se laisser mourir.

Nous restons dans le noir de la salle aussi abandonnés que sa famille et ses proches. Nous tentons de nous reconstruire autour de lui mais sans lui.

Le miracle et paradoxe que réussit Mia Hansen-Love dans son film est d’aborder le thème du suicide, du choix de mourir, tout en restant dans la vie, dans la joie et dans le sourire.

Le Père de mes enfants s’inspire librement de la vie du producteur Humbert Balsan et de son suicide. Contrairement à ce qu’on pourrait à priori croire, ce n’est ni un film nombriliste, ni un film s’adressant au « milieu » du cinéma. Grégoire Canvel aurait pu tout aussi bien être un artisan ou un gérant d’entreprise, le drame du film aurait été le même.

Reste que nous pouvons lire aussi dans ce film un hommage sous-jacent à ce drôle de métier que celui de producteur de films.

Je suis fasciné par l’énergie, le don de soi de ces gens qui ont choisi d’être « des artisans au service du rêve des autres ». Il y a bien sûr de l’orgueil et du narcissisme à vouloir produire un film. Être l’homme sans qui le film n’aurait pas pu exister. Mais mis en balance avec l’investissement personnel qu’il implique, avec la responsabilité financière et morale qu’il demande, le métier de producteur est plus proche du choix de l’ombre et de l’humilité que celui de la lumière. Aujourd’hui, le travail de producteur est bien loin de son image, cigare aux lèvres, expédiant les ordres depuis son bureau. Convaincre des investisseurs le matin, gérer les doutes d’un acteur à midi, négocier un ré-échelonnement d’une dette avec son banquier l’après-midi, annoter la dernière version du scénario le soir, le tout entrecoupé d’une centaine d’appels : un quotidien plus proche du marathon permanent que celui du jackpot en ayant misé sur le bon poulain. Alors pourquoi se donner tant de mal ? L’amour du cinéma d’abord, un besoin de reconnaissance sans doute et parce qu’ils sont tous un peu fous. Ce petit grain de folie dans lequel Gilles Deleuze voyait le charme des gens. Vous avez beaucoup de charme Grégoire.

Augustin B.

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2 commentaires pour A tous les Grégoire Canvel

  1. Aurélie D dit :

    Jolie article Augustin!
    En ce qui concerne le dernier paragraphe j’ajouterais que les producteurs sont mégalos, caractériels et que oui cela peut avoir du charme, mais vu de loin…
    Aurélie D

  2. CINETHINKTANK dit :

    J’ai vu le film hier.
    Très touchant, effectivement.
    La mort de Grégoire est aussi dure à digérer qu’elle est inattendue…
    Mais on a quand même du mal à comprendre que la femme de Grégoire décide de reprendre le business qui a tué son mari…
    Matthieu Z.

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