Notes sur la fureur de vivre


On avançait dans la nuit vers le campement, le pack à portée de mains, la breille d’I Can’t Stand It du Velvet Underground dans les tympans. On repassait le titre en boucle, hochant furieusement la tête au volant de l’engin qui sillonnait les States depuis New York jusqu’à Memphis. Ce soir là, on avait bavé devant Rusty James (1983) de Coppola, à l’affiche d’un cinéma pourri du centre-ville. Matt Dillon et Mickey Rourke ( « The Motorcycle Boy ! ») nous avaient mis une sacrée claque, en noir et blanc, depuis leur trou paumé d’Oklahoma. Tout comme Nicolas Cage en sale profiteur, tout comme Dennis Hopper en sale père alcoolique, tout comme Tom Waits en serveur ténébreux et déglingué. Hey Rusty James ! Where r u goin’ Rusty James ? Une histoire de frères, une histoire de gang, une ode à la fureur de vivre. Ca tombait bien, car avec Anton au volant, on étudiait de près la question : je dévorais Sur la Route de Kerouac sans même faire gaffe aux mots, tandis qu’il se laissait happer par le dépouillement et l’humour de Demande à la poussière de John Fante. Dans la même veine d’une Beat Generation décadente, on entendait aussi parler de Bukowski, mais sans en avoir jamais rien lu. Deux soirs plus tôt, on s’était juste marré devant Barfly (1987) de Barbet Shroeder, dont Bukowski est le scénariste, soit 1h30 de tête-à-tête avec un Mickey Rourke alcoolique, écrivain magnifique et jamais avide de répliques qui soulagent : ça me fatigue de penser à tout ce que je n’ai pas envie d’être. On avait immédiatement adhéré. Il faut dire, l’atmosphère convenait assez au petit trip qu’on s’était concocté. Du type LA-New Orleans-Miami du trio Fonda-Hopper-Nicholson de Easy Rider (1969), du type NYC-Miami de Stranger than Paradise (1991) de Jim Jarmush. On brûlait, on ressentait, on vivait, se la racontant en Kerouac des temps modernes, griffonnant, dans des positions inconfortables, des bouts de phrases éparpillés sur des feuilles volantes. On the road again. Ensuite, comme l’analyse est de mise quand on se la raconte poète, on a évoqué la route comme remède aux troubles existentiels. Les exemples ont fusé : en compagnie des superbes Keanu Reeves et River Phoenix dans le Portland de My Own Private Idhao (1991) de Gus Van Sant, en compagnie des détonantes Charlize Theron et Christina Ricci dans le trou pourri de Monster (2003) de Patty Jenkins, en compagnie de Felicity Huffman, d’est en ouest, dans Transamerica (2004) de Dunkan Tucker. Pour se donner de l’entrain, on a débouché une nouvelle bière, trinqué en prenant soin d’en verser la moitié à côté, et balancé Crystal Lake de Grandaddy toutes fenêtres ouvertes (les mots de Jason Lytle, I Got to get out of here, étaient assez appropriés), avant de se laisser bercer par le ton désinvolte de Jeremy Jay (Out on the Highway et Wild Orchidshttp://www.myspace.com/jeremyjay). La manie de se barrer, celle d’envoyer tout balader. Enfin, on a envisagé d’autres pistes. Et si la fureur de vivre, la vraie, c’était La Ballade Sauvage (1973) le premier film américain de Terrence Malick, avec la folie assassine de Martin Sheen en supplément ? Et si c’était la tronche mémorable de Marlon Brando dans L’Homme à la peau de Serpent (1959) de Sydney Lumet ? (soyons honnêtes, Marlon en musicien vagabond, quand il en a sacrément rien à foutre, ça fait sacrément du bien). Et si la fureur de vivre, c’était Raoul Duke et Maître Gonzo dans Las Vegas Parano (1998) de Terry Gilliam ? Ou même Nicolas Cage et Laura Dern dans Sailor et Lula (1990) de David Lynch ? Trop déjantés ? Sans doute. Alors plutôt l’allure mémorable de Gene Hackman, mi-doux mi-ultra-violent, dans l’inoubliable Epouventail (1973) de Jerry Schatzberg ? Oui, plutôt ça. Les beaux clochards, ces poètes géniaux. L’immédiat comme seule perspective. L’oubli de soi comme seule raison de vivre. Ce soir-là, on avait décidément de pensée que pour cette magnifique déchéance quand Lou Reed s’est remis à geindre à bord. Un peu trop fort : la bagnole a fait une embardée, percutant violemment le bas-côté, et a aussitôt quitté la route. En l’espace d’une seconde, avec Anton, on s’est retrouvé dans le fossé. Seulement lucides sur le fait que les américains détiennent la bonne méthode pour exporter leur mythe.

Gabriel L.

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