Pervers moderne : qui suis-je ?


Chacun d’entre nous est frappé, parfois au quotidien, à des échelles variées, par la réalité crue d’un monde qui confine au trauma. Enfermé dans ce cocon que l’on cherche désespérément à construire contre la violence du monde, l’impact d’un réel même insignifiant, que l’on a tant cherché à éviter, crée un véritable choc parfois difficile à assumer (Chute libre / Falling Down, avec Michael Douglas, pour un exemple cinéphile). Entre nos résidences bardées de grilles et l’omniprésence du contrôle des caméras, en passant par la sur-protection de nos enfants, qui les empêche de percevoir l’ampleur du monde, avec sa beauté sublime tout comme son animale violence, nous créons les conditions psychologiques du narcisse moderne. Nous avons très souvent parlé dans ces pages (cf Le Noir constat et l’espoir de l’autre https://cinethinktank.com/2009/01/01/1042/, et Obama, le retour du sens  https://cinethinktank.com/2008/11/10/obama-le-renouveau-du-sens/) du rapport (et souvent son absence) que nous entretenons avec l’Autre. Christopher Lasch a largement démontré comment la société libérale moderne façonne un ego qui en vient à nier l’existence de l’Autre, c’est a dire lui accorder un statut d’égal de soi en puissance (La Culture du narcissisme, La Révolte des élites et la trahison de la démocratie).

Essayons d’approfondir aujourd’hui la dimension psychologique qui sous-tend nos comportements actuels et explique en partie l’état de notre société. La distance que nous impose la télévision (ces enfants qui meurent faim ne nous paraissent-ils pas irréels derrière l’écran ? / toutes ces victimes que nous voyons le sont-elles vraiment ? : l’image est tellement manipulable), ou encore le confinement dans un même milieu social, sont autant de facteurs facilement identifiables (on pourrait en trouver bien d’autres), qui nous coupent d’autrui et de sa souffrance. Qui pense « si j’étais lui ? » plutôt que « heureusement, cela n’arrive pas a moi ! » ? Naturellement même, la sur-présence du malheur autour de nous (faits divers horribles, nouvelles catastrophiques perpétuelles dans les médias) nous poussent à se fermer comme une huître à cette société de la Peur.

Il devient alors extrêmement difficile de partager ce que pourtant tous ressentent. Le regard d’autrui (son jugement supposé ou réel) est devenu tellement important que le moindre aveu de nos faiblesses, de nos peurs peut signer notre mise a mort sociale par le groupe. Il n’y a soi-disant de place que pour les vainqueurs, nous apprend-on à l’école et dès le plus jeune âge. Dans la culture de la compétition, ceux qui réussissent sont ceux qui n’ont pas peur, ce sont les vrais prédateurs libéraux dans la toute puissante affirmation du moi.

Un tel dispositif idéologique et culturel réalise un « effacement de la trace de l’Autre dans le désir de l’Un » (A. Green, Narcissisme de vie, narcissime de mort). Un contexte affectif et culturel donné peut donc véritablement organiser une « situation sans autrui » (J.P. Lebrun, La Perversion ordinaire, vivre ensemble sans autrui) où l’individu n’a pas la possibilité d’apprendre à aimer quelqu’un d’autre que lui-même. « Cette solitude grandissante est la plaie la plus pernicieuse de l’être humain moderne » comme le souligne à juste titre Michel Tournier dans Le Vent Paraclet. Tout face à face avec l’autre provoque une angoisse que l’individu ne peut apaiser qu’en se tournant vers ce qui le sécurise le plus : lui-même ! Dans ce contexte d’appauvrissement affectif et culturel auxquels les progrès techniques de la société participent activement, où « l’idéologie de clan où l’on ne rencontre que des gens comme soi glorifie le groupe en le coupant des autres » (Boris Cyrulnik, Autobiographie d’un épouvantail), on assiste véritablement à l’émergence d’une génération d’individus que l’on ne peut que qualifier de pervers culturels, au sens psychologique du terme.

Prisonnier du moi, l’individu est incapable de développer l’empathie nécessaire à la compréhension d’autrui et donc prendre sa propre place dans le monde. Il n’est ainsi qu’un fantôme déresponsabilisé que le sort du monde indiffère. Prisonnier de sa propre exigence, il se condamne au malheur dans une société qui lui paraît totalement dépourvue de sens. Rien n’est pourtant irréversible. A travers la perspective de cette  analyse, on voit pourtant plusieurs facteurs qui pourraient lui permettre d’amorcer une guérison. Le procès de scolarisation, le décloisonnement social, la responsabilisation politique, la possibilité de pouvoir « dire » tout simplement, hors le canapé thérapeutique, sont autant de pistes porteuses. Mais ce qui apparaît le plus important reste néanmoins de réfléchir activement à la place que nous accordons, et voulons accorder à l’autre : cela commence par un A et finit par un R… je vous laisse deviner. Il n’y a pas plus essentiel à nous-mêmes qu’Autrui.

Mathieu V.

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