La comédie et ses patrons chez Francis Veber – Partie 1 – Du patron-« salaud » au patron-arbitre, un scénariste dans l’air du temps


Depuis plus de 30 ans, Francis Veber écrit ou réalise des films qui mettent en scène des personnages de patrons. S’ils sont rarement les héros (seulement pour 2 films : Le Téléphone rose et Fantôme avec chauffeur), ils sont souvent des personnages-clés. A travers un cinéma toujours populaire, Francis Veber a brossé en 7 films, 9 portraits très divers d’entrepreneurs mais, première constante, il s’est principalement intéressé aux patrons dont l’activité a une dimension internationale (7 patrons). Sans doute parce que ces personnages, par les moyens dont ils disposent et le pouvoir qu’ils exercent, servent mieux la morale à tirer de films-fables. Il ne s’agira pas ici de juger esthétiquement les films, mais d’en traiter les anecdotes pour tenter de dégager ce qui relève des lieux communs d’une époque et ce qui relève de thèmes plus personnels au scénariste-réalisateur.

Les 7 films concernés sont les suivants :

Titres Années Francis Veber Personnages Types de patrons
Le Téléphone rose 1975 Scénariste d’Edouard Molinaro Castejac

Morrisson

Patron intermédiaire

Grand patron

Le Jouet 1976 Réalisateur Rambal-Cochet Grand patron
Coup de tête 1979 Scénariste de Jean-Jacques Annaud Sivardière Patron intermédiaire
La Chèvre 1981 Réalisateur Benz Grand patron
Fantôme avec chauffeur 1995 Scénariste de Gérard Oury Bruneau-Tessier Grand patron
Le Placard 2000 Réalisateur Kopel Patron intermédiaire
La Doublure 2006 Réalisateur Pierre Levasseur

Christine Levasseur

Grand patron

Grand patron

Les « salauds » des années 1970

Comme tous les patrons de cinéma d’avant les années 1980, les personnages d’entrepreneur de Francis Veber sont cyniques et peu scrupuleux, en phase avec la vision marxiste d’un patronat exploiteur et licencieur.

Ce sont les grands patrons qui sont les plus beaux « salauds », incarnant le pouvoir mégalomane et absolu. Ce pouvoir est symbolisé par plusieurs signes caractéristiques. D’abord ils vivent dans un monde sombre et riche fait de costumes, de cravates et d’attachés-cases, de grosses voitures étrangères, de collaborateurs serviles, de courtisans et de belles jeunes femmes à disposition. C’est ainsi que le président Rambal-Cochet (Michel Bouquet) dans Le Jouet règne sur 6 000 salariés, possède un grand magasin parisien, une usine à Antony et une revue « France-Hebdo ». Il licencie un salarié parce qu’il porte la barbe, un autre parce qu’il a les mains moites. En guise de famille, il est remarié à une femme plus jeune que lui, ne voit son fils qu’un mois par an pour le pourrir de cadeaux… jusqu’à lui offrir un « Monsieur » en guise de jouet.

Les patrons de province s’enrichissent d’une connotation criminelle. Dans Coup de tête, le président Sivardière (Jean Bouise), unique entrepreneur de Trincamp, dirige une équipe de football prometteuse. Surtout, comme le grand patron précédent, il utilise son pouvoir économique comme moyen de pression sur les salariés. Il n’hésite pas à licencier François Perrin qui, pendant l’entrainement, a taclé Berthier, la vedette de son équipe de football, puis l’envoie en prison grâce à de faux témoignages et finit par le faire sortir pour remplacer Berthier blessé. Sivardière donne alors un job à Perrin et lui trouve un logement. Ces patrons « salauds » disparaitront cependant des écrans lorsque la gauche se ralliera au réalisme économique et que le libéralisme dominera les débats politiques.

Le tournant de La Chèvre

La gauche victorieuse de mai 1981 connaît un « état de grâce » de courte durée. Dès novembre 1981, alors que le chômage touche 2 millions de personnes, Jacques Delors, ministre de l’économie, réclame une « pause » dans les réformes. D’exploiteur, le patron devient un partenaire respectable, « écrasé » par les taxes et les impôts qui grèvent son activité. La Chèvre accompagne cette transition puisque le film présente un patron enfin sympathique et préoccupé par le sort de sa famille.

Benz (Michel Robin) est l’exact opposé du président Rambal-Cochet. Bien que grand patron, il est modeste, sensible, physiquement vouté et peu sûr de lui. Il déprime parce que sa fille a disparu. Il en est à recueillir les conseils du psychologue de son entreprise, il n’hésite pas à prendre du temps pour l’écouter et supplie le détective Campana de l’aider : « Ne me laissez pas tomber, vous êtes mon dernier espoir ». L’intrigue familiale prend le pas sur les intrigues économiques.

Les victimes des années 1990

Après La Chèvre, les patrons de Francis Veber sont tous plus sympathiques que salauds, plus victimes que coupables. Qu’il s’agisse du milliardaire Philippe Bruneau-Tessier (Philippe Noiret) de Fantôme avec chauffeur ou du Président (Jean Rochefort) dans Le Placard.

Philippe Bruneau-Tessier a les signes habituels du pouvoir : il préside le conseil d’administration de « Synergie export », il aime fumer de gros cigares. Il a créé des caisses noires et usé de sociétés écrans aux Caraïbes et en Suisse et fait preuve de lucidité : « Est-ce que vous croyez qu’on pourrait être compétitif si on n’utilisait pas les mêmes armes que les autres ? ». Surtout, les aspects négatifs de sa condition viennent bientôt l’accabler. D’abord il est assassiné par son plus proche collaborateur, Edouard Martigues. Lors d’un face à face, Bruneau-Tessier lui explique : « Tu n’es pas un patron Edouard. Tu es intelligent, calculateur, impitoyable. Tu es bouffi d’orgueil. Ça ne suffit pas pour être un patron ». Ensuite, devenu fantôme, il entend son ex-femme le débiner auprès de leur fils et apprend qu’il a été fait cocu par son chauffeur. Mais Bruneau-Tessier n’en tirera qu’une ultime leçon délivré à son fils : « Ne te laisse pas aveugler par l’ambition, la réussite, l’argent. Essaie de vivre au mieux la vie qu’on t’a donnée pour bien réussir ta vie ». Au même moment, les salaires des PDG de la vie réelle flambent.

Dans Le Placard, et c’est une nouveauté, Kopel (Jean Rochefort), le président de Prophyltex, fait figure de patron au-dessus de la mêlée. Il est à l’image d’un patronat qui incarnerait l’intérêt général avec des PDG-ministres (Bernard Tapie ministre de la ville de 1992 à 1993 et Francis Mer ministre des finances de 2002 à 2004). Il arbitre, mais n’est pas partie prenante du conflit entre ses cadres homophobes et les autres.

À suivre…

Vincent Chenille et Marc Gauchée (auteurs de Mais où sont les salauds d’antan ? 20 ans de patrons dans le cinéma français (1976-1997), Ed. Mutine, 2001)

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