Le problème d’Alice


Reconnaissons d’emblée au film de Tim Burton une certaine qualité esthétique, habilement mise en valeur par l’usage désormais presque commun de la 3D. Ces plantes étranges qui s’agitent et paraissent réellement vivantes et ces jolis papillons qui virevoltent devant nos yeux ébahis nous plongent dans le monde onirique de Lewis Carroll revisité. Tim Burton nous offre une Alice à la frontière de l’âge adulte, encore tiraillée par ses rêves d’enfants tout en étant devenue une femme au caractère bien affirmé. Alice, pourtant, a un problème. Ou peut être est-ce Tim Burton ? Je ne sais pas. Il a, dans sa filmographie prolixe, traité le regard de l’enfant sur le monde (James et la pêche géante, Charlie et la chocolaterie), et également de la quête de l’adulte inadapté pour être accepté (Edward aux mains d’argent).

La question abordée dans cet Alice semble cette fois différente, à cheval (pour ne pas dire écartelée). Qu’est-ce qu’être adulte ? Alice retourne une dernière fois au pays de l’enfance et ce qu’elle y découvre (sur elle-même), l’aide à prendre des décisions (devenir soi-même de manière autonome) dans le monde réel. Elle repousse ainsi sans ménagement son prétendant, qui semble lui promettre une vie de malheur, au profit d’une carrière à l’aventure de par le monde, toujours accompagnée de ses rêves enfantins résiduels. Elle s’affranchit sans plus de contrainte que son propre questionnement intérieur de cette société anglaise corsetée et conservatrice, symbolisant la figure de la femme libérée.

Pourtant, que veut dire « être adulte » ? Par définition, c’est ne plus être son contraire, à savoir être enfant. Si nul ne peut nier l’enfant (ou ce qu’il en reste pour le meilleur et pour le pire) qui sommeille en chacun de nous, l’adulte est celui qui prend conscience et interagit avec le monde extérieur. L’enfant égoïste ne voit que lui-même. Il est son propre monde, son univers. C’est ce que l’on retrouve dans le roman original de Lewis Carroll : une autarcie du moi, un monde clos dans lequel s’épanouissent mes fantasmes. C’est cette indifférence à autrui qui cesse avec le passage à l’âge adulte, ou l’individu cherche sa place dans la société, et prend conscience de questions qui le dépassent. L’adulte est un acteur du monde. Un responsable (sémantiquement, un individu capable d’apporter une réponse) et non un enfant qui questionne. Notre Alice de Tim Burton reste une enfant. Elle choisit la fuite pour prolonger (vainement ?) la part d’enfance qui subsiste encore en elle. Comme un caprice, elle embarque sur un navire en partance pour des contrées inexplorées (encore un monde féerique et fantasmé !).

En réalité, Tim Burton dépeint l’enfant-adulte des temps modernes, qui refuse la société au lieu de l’affronter, qui campe dans un univers de rêve qui lui permet de ne pas voir le réel. Cet individu des sociétés occidentales développées, qui a la chance infinie (sans en avoir une once de conscience) de pouvoir agir (de par les richesses et l’éducation dont il est entouré) et qui choisit finalement… de ne pas choisir ! Drôle de conclusion, qui présente comme une fin en soi des individus non-adultes, non-finis en quelque sorte, à la poursuite perpétuelle de leur propre jouissance. Oui vraiment, Alice a un problème.

Mathieu V.

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Un commentaire pour Le problème d’Alice

  1. jeanne Boulet dit :

    Pas étonnant de la part de Tim Burton, lui-même frappé du syndrome de Peter Pan. Ce qui ne l’empêche pas de faire des beaux films !

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