Quand John Adams fait dialoguer musique, littérature et cinéma


Tout est parti du film Barfly (1987) de Barbet Schroeder, dans lequel Mickey Rourke campe le rôle d’un écrivain alcoolique et nous donne à entendre, depuis son trou miteux de Los Angeles, un extrait des superbes Shaker Loops (1978), du compositeur californien John Adams. Tout s’est achevé le week-end dernier à la Cité de la musique, à l’occasion d’un concert dirigé par John Adams, au programme duquel figuraient les mêmes Shaker Loops, données en version septuor. Durant les deux mois qui se sont écoulés entre la vision du film et l’écoute de ce concert, je me suis figuré qu’une sorte de lien unissait ces deux « événements ». Un lien comparable à l’une des couleurs variées, à l’un des motifs subtils, que font naître les rythmes répétitifs des compositions d’Adams, qualifiées chez nous de « minimalistes ». Un lien savoureux, tel la partition imaginaire d’une composition d’Adams : Son of Chamber Symphony (2007), par exemple, présenté en prélude des Shaker Loops, et au terme duquel John Adams me lançait, l’œil brillant, à propos de la rythmique démente de ce morceau : « You like my disco beat ? ».

A l’instar de Steve Reich, de Terry Riley ou de Philip Glass, le génie de John Adams réside dans son aptitude à abattre les cloisons entre les genres. Le compositeur est ainsi capable de convoquer dans une même œuvre les univers de Richard Wagner, de Charles Ives et des Supremes. Il est aussi l’auteur d’une musique entêtante, de l’ordre de l’obsessionnel, mais dont la base répétitive, précisément, transporte et laisse l’auditeur libre de reconstituer en musique les épisodes de sa propre existence. L’ouverture d’esprit d’Adams se vérifie lorsqu’il met sa musique en perspective d’autres arts, comme la littérature (James, Hemingway, Proust), la peinture ou la photographie. Ces autres disciplines semblent constituer d’importantes sources d’inspiration, comme en témoigne l’album Hoodoo Zephyr (1992), composé à partir d’images prises sur la route du Nouveau Mexique (des murs de graffitis, notamment, photographiés par sa femme, Deborah O’Grady, illustrent le livret du disque, ainsi que le site du compositeur www.earbox.com). On peut supposer que l’album fait aussi écho aux auteurs de la Beat Generation, et notamment à la littérature de William Burroughs (qu’Adams côtoya) ou à celle de Jack Kerouak (dont il fit remarquer, lors d’une rencontre, que l’on en est tous les héritiers). Les inspirations du compositeur étant extrêmement variées, on ne s’étonne guère de retrouver sa musique ailleurs qu’en concert ou sur disque. Au cinéma, donc, dans Barfly, mais aussi, plus récemment, dans Shutter Island de Martin Scorsese. Et lorsqu’elle n’accompagne pas un film, Adams, comme pour boucler la boucle, compose en référence au cinéma, comme ce fut le cas pour City Noir, morceau dédié aux films noirs hollywoodiens des années cinquante, présenté dernièrement, en création française, à la Salle Pleyel.

D’une manière plus générale, la composition de la musique dite « minimaliste » (appellation quelque peu désuète, tant les textures sonores ont aujourd’hui évolué vers d’autres « territoires » musicaux) apparaît si complexe qu’elle semble se trouver à l’étroit dans la seule catégorie musicale. Pas étonnant, donc, que la musique de Steve Reich s’allie si parfaitement, depuis plusieurs décennies, à la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker. Pas étonnant non plus, que les Dancepieces de Philip Glass, belles à pleurer, aient constitué le fruit d’une intense collaboration avec la chorégraphe Twyla Harp, pour donner naissance, en 1986, au ballet In The Hupper Room. L’on a décidément affaire à une musique passionnante, pour la raison qu’elle ne se cantonne exclusivement au domaine musical. Bien au contraire, elle interroge, illustre, interagit avec la danse, le cinéma, la littérature ou le théâtre. Passionnante aussi, pour la raison qu’elle révèle à l’auditeur, par la répétition, par l’illusion de la simplicité, des sphères musicales inexplorées. Passionnante enfin, car d’une profondeur salutaire à l’heure où la musique subit les effets uniformisant de la mondialisation.

Matthieu Z.

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