La comédie et ses patrons chez Francis Veber – Partie 2 – « Le Téléphone rose » et « La Doublure » : des patrons tiraillés entre vie professionnelle et vie privée


Depuis Le Jouet, le patron veberien majoritairement « salaud », suivant l’air du temps, est devenu sympathique et victime. Mais il fait aussi preuve d’originalités. D’abord, il n’a pas cédé à la mode des années 1990 en faveur des petits patrons qui ont envahi les écrans. L’autre originalité, plus radicale, de Francis Veber est de traiter du conflit entre vies professionnelle et privée.

Celui qui ordonne et celui qui est sur la brèche

La Doublure a pour caractéristique de présenter deux patrons : les époux Levasseur. Cette dualité se retrouvait précédemment dans Le Téléphone rose. Dans ces deux films Veber opère une distinction : l’un des patrons est donneur d’ordres, l’autre est sur la brèche. Dans La Doublure, Madame Levasseur est l’actionnaire majoritaire du groupe industriel que dirige son mari et Monsieur Levasseur est sur la brèche, car c’est lui qui gère au quotidien l’entreprise. Et si sa femme est une héritière, lui, il est sorti de l’Ecole nationale d’administration (ENA).

Dans Le Téléphone rose, aux deux patrons correspondent deux entreprises distinctes. « Castejac et Cie » propriété de Benoît Castejac emploie 250 salariés à Toulouse, ce qui est bien petit à côté de la « Fielding Texas », une entreprise américaine, dominée par Morrisson. Castejac est un homme de terrain, fils de compagnon d’art. Il n’hésite pas à descendre dans les ateliers quand Morrison donne ses ordres en haut d’un gratte-ciel parisien. Ce dernier veut s’approprier « Castejac et Cie » et il y parviendra, traitant, en privé, sa proie  de « con » et d’« abruti ».

Sex ou la City ?

La dramaturgie des deux patrons est accentuée par un dilemme qu’ils ont à trancher entre vies professionnelle et privée : sont-ils prêts à sacrifier leur pouvoir pour l’amour ? Castejac aime Christine, une prostituée et Levasseur aime Eléna, une top model. Christine a été payée par Morrison pour séduire Castejac et l’amadouer dans la vente de son entreprise. Dans La Doublure, s’il veut conserver Eléna, Levasseur doit divorcer d’avec sa femme. De plus, comme il s’agit d’affaires, la vénalité est au cœur des relations sociales. Dans Le téléphone rose, Christine est rémunérée pour ses « missions ». Dans La Doublure, Eléna demande 20 millions d’euros de gages sur un compte dans un paradis fiscal en attendant que Levasseur divorce. Le thème de l’argent comme moyen d’action –et d’achat- des individus traverse l’œuvre de Francis Veber. Au mieux, il s’agit d’acheter des services, au pire il s’agit de corrompre : Rambal-Cochet paye un « Monsieur » à son fils dans Le Jouet et s’est payé une nouvelle femme ; Sivardière avoue « J’entretiens 11 imbéciles [l’équipe de football] pour en calmer 800 [ses salariés] qui n’attendent qu’une occasion pour s’agiter ! » dans Coup de tête ; Benz paye un détective pour retrouver sa fille dans La Chèvre.

Les dénouements du Téléphone rose et de La Doublure sont, en revanche, radicalement différents. Castejac choisit l’amour et part avec Christine, mais Levasseur choisit le pouvoir. Trente ans séparent les deux films, Castejac apparaît comme un enfant de la libération sexuelle, il s’affirme contre la société alors que Levasseur est un enfant du libéralisme économique, il s’intègre à la société. Mais, sur le strict plan de la gestion patronale, rien n’a changé ! Castejac voue égoïstement au chômage 25% de ses employés et Levasseur prépare un plan de licenciement en vue d’une délocalisation. En fait, c’est la situation qui a changé. En 1975 l’aventure était dans le sexe débridé. En 2006, elle est dans la jouissance de l’argent.

Jeu social contre vie privée

L’autre grande différence entre Le Téléphone rose et La Doublure réside dans la place des personnages de Castejac et de Levasseur. Castejac est le personnage central du Téléphone rose, le film suit chacun de ses (faux) pas. Dans La Doublure, Levasseur n’est pas le personnage central, c’est sa doublure, François Pignon, qui occupe cette place. De plus, dans ce film, la jouissance de l’aventure capitaliste n’est pas mise en scène puisqu’au final, Levasseur apparait comme un homme lâche, vénal et égoïste, prisonnier d’un mariage d’intérêt avec une femme machiavélique, quand Pignon fait preuve de générosité, d’amour au sein d’une famille chaleureuse. Les autres films de Francis Veber avec des patrons démontrent que le jeu social ne vaut jamais le sacrifice d’une vie privée équilibrée. C’est alors la relation père-enfant qui sert le plus souvent de révélateur. Ainsi, dans Le Placard, le modeste comptable François Pignon veut se suicider parce qu’il est non seulement séparé de sa femme, mais aussi méprisé par son fils. La morale de cette relation filiale est à son comble dans Fantôme avec chauffeur où Veber développe le plus ouvertement le parcours de la rédemption paternelle : Philippe Bruneau-Tessier, devenu fantôme, devra son salut au dialogue enfin renoué avec son fils. Ceux qui font le choix du jeu social sont forcément des monstres. Madame Levasseur de La Doublure, apparaît froide et calculatrice. Monsieur Levasseur est un monstre incapable d’amour et surtout, il ment à tout le monde, à sa femme, à sa maîtresse et à ses salariés. Le jeu social l’emporte sur l’amour, la sincérité et la générosité.

Francis Veber se compare volontiers à François Pignon, celui qui rétablit le dialogue avec l’enfance. Pourtant, il sait aussi se reconnaître dans les hommes de pouvoir : « Le tournage c’est magnifique. C’est une drogue. D’ailleurs c’est le danger. On s’étonne que les réalisateurs tournent autant. C’est normal, c’est le moment où ils ont le pouvoir. Un metteur en scène scénariste est un homme seul qui écrit en face d’un mur (c’est mon cas) et qui peine pendant x mois. Puis tout à coup vous arrivez sur le plateau et vous avez le pouvoir – c’est une chose que j’ai ignorée jusqu’à l’âge de presque 40 ans. Là, on prend soin de vous pendant le tournage et puis un jour, ça s’arrête. Et on redevient un homme seul », affirme-t-il dans le dossier de presse de La Doublure. Ses patrons sont comme des auteurs, à la fois hommes de pouvoir et hommes de dialogue avec l’enfance, hommes entourés et hommes seuls. A ce titre, La Doublure apparaît comme un des films les plus pessimistes de Francis Veber. Car il n’y a pas d’enfant, pas d’autre avenir entrevu hormis la reproduction des clivages sociaux. Les riches époux Levasseur retournent vaquer à leurs affaires, le modeste François Pignon épouse sa libraire et, ultime morale, le monstre menteur Levasseur se fait photographier avec le « monstre » travesti du bois. Quant à Eléna, la top-modèle, qui transgresse les classes, elle reste seule.

Vincent Chenille et Marc Gauchée (auteurs de Mais où sont les salauds d’antan ? 20 ans de patrons dans le cinéma français (1976-1997), Ed. Mutine, 2001)

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