Gonzo banlieue Ep 3 : de la cité au ghetto


J’éviterai ici de tracer des parallèles scabreux entre les « cités » francaises et les « ghettos » américains, vous renvoyant aux travaux de Loic Wacquant sur les évolutions parallèles de ces deux « concepts » issus de ses observations aux 4000 et dans les quartiers Sud de Chicago.

Les cités françaises ne correspondent effectivement pas formellement au modèle du ghetto du South Side qui enserre l’Université de Chicago, car la composante structuro-raciale de son identité est moins rédhibitoire à la sortie de ce bantoustan économique qu’elle ne l’est aux Etats-Unis où les ghettos ont été spécifiquement conçus pour empêcher le métissage et  garantir la ségrégation communautaire. Je suis d’accord pour l’essentiel avec ce discours, mais ferai tout de même remarquer (mon sens commun anti-sociologique m’y invitant) que l’on a coutume de dire que la France reproduit les tendances américaines avec 10 ou 20 ans de retard. En observant la réalité hexagonale au travers de ce prisme temporel clarifiant, on pourra concéder aux détracteurs  de Loic Wacquant (mais qui connaît Monsieur Wacquant ? me demanderez-vous) que, somme toute, les cités (en dehors du fait qu’elles soient plus multiculturelles que les inner cities américaines ) se rapprochent des ghettos noirs sur nombre d’autres points. Elles tendent à constituer des villages-bulles coupés de l’extérieur par des frontières inscrites, si ce n’est dans le paysage urbain, du moins dans la psyché collective de ses résidents, obéissant à des normes de survie  ad hoc et possédant leur propre système d’information.

Chuck D, le Bourdieu noir, a défini le rap comme le « CNN du ghetto ». Si l’on tend l’oreille aux commentaires des présentateurs français de ce réseau mondial, on pourra facilement percevoir ce qui rapproche l’univers des « jeunes des cités » de celui plus ou moins fantasmé de leurs alter-egos américains, et la familiarité qu’ils entretiennent. De fait, nos cités tendent à devenir aussi hermétiques que les ghettos états-uniens, le délabrement y est parfois aussi avancé et psychologiquement la situation hexagonale est paradoxalement pire à vivre pour nos concitoyens de banlieues qui, alors que les cousins américains ont intégré l’idée du ghetto comme un espace de ségrégation inter-raciale, ont été abreuvés d’idéaux républicains et ne s’attendaient pas à se retrouver pris au piège de la cité comme dernier horizon de leur mobilité sociale.

Ce piège s’est refermé en deux temps sur leurs espoirs : le phénomène de noria qui voyait les travailleurs immigrés effectuer des aller-retours réguliers entre leur pays d’origine et leur colonie d’adoption s’est arrêté par décision publique de régulation des flux d’immigration en 1974. Ceux qui effectuaient cette noria régulière ont alors du choisir entre ici et là bas, par peur de ne plus pouvoir revenir en France (un pays auquel on s’attache malgré tout !). Leur décision de rester aura conduit leurs enfants – dans ce temps là on disait beurs – dans l’impasse identitaire du cul entre deux chaises et fait d’eux des semi-francais/semi-algérien/marocain… dont on conteste la volonté de s’intégrer et de prendre part dans notre communauté nationale. En demandant (le plus souvent sans ménagement) aux jeunes des cités de justifier de leur identité, les contrôles policiers au faciès apparaissent symptomatiques de ce déni d’identité irritant.

Personnellement, si j’avais à présenter mes papiers à la maréchaussée plus d’une fois par jour (voire par an) j’en viendrais vraisemblablement à douter moi aussi des intentions du législateur et de ses électeurs à mon encontre et du bien fondé de vouloir « se la jouer » « français ». A ce rythme, je préférerais certainement me revendiquer d’une cité, si délabrée soit elle, voire d’un pays qui n’est pas vraiment le mien (je songe ici aux porteurs de t-shirts/maillots de foot Algérie et Maroc dont on aura bien compris qu’ils ont des papiers français, sinon ce serait trop grillé  – autant planter sa tente Quechua modèle DonQuichotte sous les fenêtres du Ministère de l’Identité Nationale.

Pour reprendre un adage populaire auvergnat revenu à la mode: « Il n’en faut (là encore) pas trop », et, si l’on s’est insurgé en France sur la nécessité de mettre en place des quotas de minoritaires visibles (hormis de femmes avec la parité) comme l’ont fait les américains à coups d’actions affirmatives, il apparaît que notre méritocratie n’aura pas permis l’émergence d’une élite aussi métissée que la société, hors des sentiers du sport, de la chanson et des habitudes culinaires (le couscous étant au top 3 des plats préférés des Français), qui ont pu apparaître comme vecteur de progrès mais se sont révélés à l’usage des pis-aller lorsqu’il s’est agi de revendiquer une part plus conséquente du gâteau. Les blocages mentaux ne sautent qu’au prix de luttes renouvelées, c’est une leçon de l’Histoire qui ne lâche pas prise rapidement. Pour préciser mon propos je tracerai ici une chronologie synthétique de l’ouverture du baseball aux afro-américains, qui montrera comment les schémas mentaux et économiques du groupe dominant peuvent heureusement évoluer mais fera apparaître en filigrane la longueur exaspérante du processus.

Votre dévoué,

Raoul Duke

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