Dans la musique des images


Combien d’airs, de musiques de films ou de séries TV sommes-nous capables de restituer de mémoire ? 10, 20, 100 ?  Etonnante, la délicate manière dont ces airs sonores se glissent en nous à l’instant des plus intenses émotions visuelles. Comme un deuxième enregistrement, elles viennent se graver sur notre disque dur interne, derrière l’image certes, mais avec non moins de force et de résilience. Surprenante également, la puissance des sentiments générés par la simple musique en dépit parfois de l’image elle-même. A titre d’exemple, un individu court (imaginez-le dans une rue étroite et encombrée, le souffle court, progressant rapidement). Sans fond sonore sur la pellicule, c’est juste un individu qui court et l’on focalise naturellement sur le mouvement du corps. Imaginez le même individu maintenant, enveloppé de la musique de Bach : il court vers son destin ; de la musique de Barry White ou du jazz seventies (ok, je schématise un peu) : il court vers l’amour ; d’une petite ritournelle parisienne accordéonisée : il règle ses problèmes très urbains (sans doute une histoire d’amitié ou de travail) ; de hip-hop pour finir : il s’apprête a commettre un acte de rébellion (à moins qu’il n’ait lui-même un passé violent en phase de rédemption ?). La liste est aussi longue qu’on peut bien l’imaginer… intéressant d’ailleurs comment nous associons inconsciemment et tout à fait naturellement certains types de musiques à un type de comportement. Peut-être l’influence des clips ? Un conditionnement culturel de masse ? On s’éloigne quelque peu du propos…

Un son peut parfaitement déclencher une émotion très intense là où l’image seule n’aurait absolument rien provoqué. Vous souvenez-vous particulièrement d’un film que vous avez trouvé parfaitement sans intérêt mais dont la musique vous a enchanté ? Difficile, n’est-ce pas ? En réalité, vous ne vous en souvenez pas, non parce que le film n’était, au fond, pas si mauvais, mais plutôt  parce que le film l’était effectivement (mauvais), et que la bande originale l’a sauvé de votre implacable jugement (parfois même à votre insu). On se souvient plus souvent d’un mauvais film que de la composition d’une bande originale réussie.

En usant d’autres ressorts émotionnels que l’image, peut-être encore plus universels, la musique du film accroît l’adhésion du spectateur à l’histoire, démultipliant le sentiment d’identification. Grâce à ces mélodies puissantes et magnifiques, je fus ainsi, le temps d’un film, un évangéliste messianique (Mission), un aventurier téméraire et irrévérencieux (Indiana Jones), un hippie à la sérénité quasi bouddhique (The Big Lebowski), un boxeur affrontant le monde entier de ses poings (Rocky). Comme un slogan publicitaire mille fois ressassé, aux racines subliminales, ces mélodies sont une part de ce que je suis, générant toujours, et après parfois des années, une intensité d’émotion qui m’emporte bien au delà du film lui-même. Curieusement d’ailleurs, je sautille et me mets encore à courir des que j’entends le début de Survivor The Eye of the Tiger. Pas vous ? (http://www.deezer.com/listen-6012277)

Un bon adjuvant donc, souvent des plus salvateurs, pour rendre un peu d’éclat et de tension à un film dont le scenario où le jeu souffre cruellement du même manque. Parfois même, bien plus qu’un simple accompagnement, la tonalité musicale sublime l’image et lui donne cette dimension symbolique, universelle, qu’elle n’aurait pu générer seule : lorsque la pierre étrange apparait au milieu des singes dans 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, la musique nous en fait saisir l’incomparable puissance et c’est le monde qui s’en trouve changé à  jamais et non la simple tribu de primates qui l’entoure. Regardez encore une fois la même séquence en coupant le son, et c’est un simple bout de métal qui sort de terre, certes curieux me direz-vous, mais en aucun cas transcendant.

Il arrive également que la musique s’exprime a contrario de l’image, impliquant la coopération consciente du spectateur : quand la musique dit le contraire de l’image, elle inscrit cette dernière comme fausse en appelant à la participation du spectateur : « Je sais que tu sais que ce que je te montre est un artifice » dit le réalisateur grâce à la musique. Ce double niveau de lecture (double-jeu ?) élargit le champ des possibles de l’image, et en fait un matériau malléable, soumis à la subjectivité d’un spectateur devenu interprète de l’histoire.

Ce monde de nouveaux signifiants créé par le son emporte l’adhésion du public (et le succès du film) en procurant à  l’image toute son intensité dramatique, l’inscrivant dans un champ, dans une perspective  bien plus vaste que ce que l’image signifie réellement. En d’autres termes, la composition musicale du film établit le lien entre le « relatif » de l’image et « l’absolu » de ce que à quoi cette image se rapporte. Là se trouve l’essence de la musique de film, sa finalité. Là se trouve  également son articulation magique avec le silence, la musique du réel. Un autre absolu que ce silence, un Ying et un Yang qui se complètent et s’émeuvent réciproquement. Un silence parfois bien plus assourdissant que toutes les symphonies, un silence spectral, un silence au sein duquel chaque son devient bien plus que lui-même, comme un caillou jeté dans l’eau dont l’onde continue de se propager bien après qu’il soit englouti. La puissance des compositions se retrouve dans la maîtrise du bruit et du non-bruit.

On ne peut donc terminer sans rendre hommage à ces ténors de l’émotion sur commande, à ces maîtres de l’ordonnancement du bruit, capables de dérouler du mètre larmoyant ou martial. Un petit hommage s’impose : les anciens comme Alfred Newman (http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Newman), Maurice Jarre (http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Jarre), Mickael Kamen (http://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Kamen), ou encore Bernard Herrmann (http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Herrmann), compositeurs monumentaux aux biographies encore plus incroyables, à consommer sans modération. Et peut-être plus récents et plus célèbres encore, Eric Serra (qui a fait tous les films de Luc Besson), Danny Elfman (la plupart des films de Tim Burton, les Simpsons, Desperate Housewives, Batman)…

On peut aussi louer la beauté brute apportée par des musiciens reconnus qui nous ont fait l’offrande de bandes originales fabuleuses et même parfois encore plus envoutantes que les bandes-son composées par les purs professionnels du cinéma (Iggy pop sur Arizona Dream de Kusturica, Neil Young sur Dead Man de Jim Jarmusch, Tom Waits sur The End of Violence de Wim Wenders…). Ces performances délivrées hors des contraintes classiques de la création cinématographique ont indéniablement densifié les œuvres auxquelles elles sont accolées, leur ont parfois donné jusqu’à leur identité et peuvent prétendre à une vie autonome, qui explique leur succès sur support CD. Coupez ! Ne reste que le son. Merci à lui.

Mathieu V.

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Un commentaire pour Dans la musique des images

  1. Aurélie D dit :

    J’ajouterai Air pour « Virgin suicide » et Shigeru Umebayashi pour « In the Mood for love » 2 BO essentielles.

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