The Dark Side of the Man


Albert von Shrenck-Notzing - Le médium Stanislawa P. avec un voile ectoplasmique, 23 juin 1913

Cadence, le premier roman de Stéphane Velut paru aux éditions Christian Bourgeois, est une livre noir. Très noir. Nous voici plongés dans le quotidien d’un peintre chargé d’exécuter le portrait d’une jeune fille qu’il s’emploiera, dans un délire parfaitement malsain, à transformer en poupée de cuir et de métal. Nous sommes à Munich, en 1933, dans l’appartement où le bourreau séquestre sa victime, tandis que l’horreur nazie se répand à l’extérieur de ce lieu sordide. Stéphane Velut, lui, trace le parallèle entre l’esprit dégénéré du peintre et la société malade qui l’accueille. L’auteur n’en dit jamais trop, suggère, dévoile page à page le caractère sadique de l’artiste. D’une grande sobriété dans le style, l’ouvrage emprunte, dans le propos, à trois ouvrages inoubliables pour leur démence : American Psycho de Bret Easton Ellis, Mort à Crédit de Louis Ferdinand Céline et Un Roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet. Trois ouvrages qui ont ceci en commun d’explorer les facettes obscures de la personnalité de l’homme.

Chez Velut, la Cadence est si terrifiante qu’on se pose forcément, à un moment ou l’autre de la lecture, les questions suivantes : jusqu’à quel point suis-je capable de soutenir la cruauté infligée à la victime ? Suis-je fou de continuer à lire ce roman effrayant ? Pourquoi diable poursuivre ce récit insoutenable ? Suis-je sadique sans le savoir ? On devine que Velut (neurochirurgien dans la vie, mais aussi spécialiste de l’anatomie, et auteur d’études sur le cerveau) s’est déjà posé ces questions, mesurant les effets que son ouvrage est susceptible de provoquer chez le lecteur. Sans doute se les est-il aussi posées en tant qu’écrivain. L’esquisse d’une réponse, en effet, se profile dès l’introduction du livre, où le bourreau confesse au lecteur : « Je me suis ouvert. J’ai mis mes tripes à nu, c’est vrai. D’abord j’en ai souffert (il n’est jamais plaisant de se connaître) mais j’ai fini par entrevoir mon âme. J’ai saisi la raison de ma dérive, et je l’ai acceptée. J’ai admis ma différence, et j’en ai joui. J’ai joui de ma solitude et de mon isolement ».

Invité cette année des quatrièmes Assises Internationales du Roman à Lyon, dont la thématique était axée sur la liberté d’expression, l’auteur aura, on l’espère, donné son point de vue sur la question posée aux écrivains conviés pour l’occasion : « Le Roman : tout dire » ? Beaucoup de choses sont effectivement à dire sur ce qui est, ou non, avouable dans la fiction. Beaucoup de choses sont à dire sur ce que l’auteur y révèle de réel sur lui même, ou sur ce qu’il fait mine de révéler. Une réflexion est aussi à mener sur ce que le lecteur décèle, ou fait mine de déceler, à la découverte de tels ouvrages. Quoi qu’il en soit, les questions que le récit amène à se poser sur soi sont généralement un gage de qualité. A défaut d’être plaisant à lire (consciemment en tout cas !) Cadence est donc un ouvrage passionnant car il met l’inconscient à l’épreuve, en interrogeant les volontés obscures et les pulsions inavouables.

Pour compléter ces lectures « darkissimes », voici quelques œuvres témoignant de la volonté continue des artistes d’explorer les faces sombres de leur personnalité : Antichrist de Lars Von Trier, réalisé à la suite d’une dépression nerveuse, apparaît comme un condensé des angoisses du réalisateur. La Comtesse, récent film de Julie Delpy, s’intéresse au sacrifice de jeunes vierges destiné à satisfaire la folie d’une comtesse hongroise, au XVII° siècle : le film montre notamment l’emploi d’instruments de torture moyenâgeux visant à extraire le sang des victimes, des outils comparables à ceux qui servent aux sévices corporels dans l’infect Roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet (on se souvient que les pages du livre, brochées, devaient être découpées afin de pouvoir êtres lues…). Musicalement, enfin, c’est sans doute Closer de Plastikman, l’album culte le plus glauque de la techno minimaliste, qui illustre le mieux cette dark-esthétique.

Matthieu Z.

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