A Story of a Father and a Son


Dimanche. Dix-huit heures cinq. Il est parti. Elle est passée le récupérer. Elle me l’a arraché. Je suis seul à présent, dans l’appartement soudain devenu trop vaste. Je me rends sur le balcon fraîchement repeint, d’une blancheur éclatante. Accoudé contre le mur en pierre, je fixe les feuilles agitées par le vent. Trois étages plus bas, le trottoir est marqué d’ombres étranges, dont je ne saisis pas l’origine. Les toits des immeubles d’en face sont censées y projeter leur forme stricte et angulaire, mais je n’aperçois que des motifs désordonnés.

C’est la même chose chaque fois qu’il s’en va : je perds une partie de ce que je suis. C’est la même chose chaque fois qu’il revient : je retrouve une partie de moi que je mets trop de temps à reconnaître. Après quinze jours de séparation, il me paraît plus vieux d’un an. Et le temps que je profite de sa présence, quarante-huit heures tout au plus, j’ai seulement le temps de m’habituer à son être soudainement grandi.

Quand ses petites jambes de sept ou huit ans déboulent dans le salon, j’éprouve un sentiment de joie et de tristesse mêlées. Puis un soulagement m’envahit de n’être pas pour rien dans ce qui constituera plus tard l’un de mes plus heureux souvenirs. Plus tard, lorsque je me retrouverai dans la même situation qu’aujourd’hui, mais qu’il ne me sera plus donné d’observer ses fines jambes vives s’élançant à ma rencontre.

Je ne peux décidément me résoudre à croire qu’avec l’âge toutes les images de cet enfant qui est de moi s’effaceront de mon esprit esseulé. Si j’ai du mal à concevoir que ces jambes lisses seront un jour velues, il est bien certain que je ne cesserai de discerner la manière pour le moins singulière dont elles sont faites, de cette élasticité qu’on pourrait dire belle, et dont je me vois, moi aussi, doté.

Leur forme sera donc mienne, si l’on peut dire, à jamais. Cette forme qui n’est pas celle trompeuse des toits d’immeubles que j’observe sur l’asphalte gorgé de soleil. L’implacable trottoir d’une rue vide, qui ne cesse de me narguer dans les minutes qui suivent leur départ, la main dans sa main à elle qui n’est guère plus qu’un lointain fantasme.

Puisqu’il est d’obscures raisons de croire que la musique sauve, je ne puis m’en remettre qu’au lyrisme de quelques notes de musique. Me voilà assis dans l’unique fauteuil du salon où je profite d’un courant d’air permis par l’ouverture simultanée des deux fenêtres de l’appartement. L’écoute attentive du piano me fait éprouver le drame somme toute relatif de ma situation. Si les visites de mon fils risquent de s’espacer encore davantage avec le temps, il ne me reste plus qu’à me laisser bercer par les images musicales qui se bousculent dans ma tête. Il ne me reste plus qu’à plonger dans l’univers cinématographique qu’elles évoquent si spontanément, si merveilleusement.

Cette histoire courte est dédiée au plus beau et au plus émouvant des films des frères Dardenne : Le Fils. Elle est en outre librement inspirée d’un recueil de nouvelles qui n’est plus malheureusement plus édité aujourd’hui : Histoires diverses de William Faulkner.

Gabriel L.

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