Quand la réalité écorne la légende


Le 23 mars 2010, à Melun, lors des obsèques nationales d’un policier abattu par un commando de l’ETA, une dizaine de policiers en civil tourne le dos à Nicolas Sarkozy. Ce geste marquait leur défiance contre celui qui fut ministre de l’intérieur depuis 2002, puis qui, devenu président de la République, n’a cessé de s’afficher comme le « premier flic de France ». Car, « au fil des années, la baisse des moyens et la politique du chiffre ont nui au travail des forces de l’ordre » (Le Monde, 18 août 2010) : les atteintes sur les personnes demeurent en hausse et près de 9000 policiers ou gendarmes ont été blessés en 6 mois dans le cadre de leurs missions en 2010. Une scène d’un film de fiction permet de mesurer la puissance de l’émotion et de la colère que ce geste risqué, fort et particulièrement visuel, recèle.

Dans 36, quai des Orfèvres d’Olivier Marchal (2004), Denis Klein (Gérard Depardieu), chef de la Brigade de répression du banditisme, et Léo Vrinks (Daniel Auteuil), chef de la Brigade de recherche et d’intervention, sont en rivalité pour succéder au patron du quai. Klein provoque délibérément une fusillade avec un gang de braqueurs qui coûte la vie à l’un des policiers de Vrinks. Klein est un flic qui recherche des résultats rapides, qui veut aller vite, sa bavure n’est pas due au hasard. Parce qu’il est hanté par les familles des victimes des braqueurs, il se « torche le cul avec le code de déontologie » et défend une stratégie brutale : « on tape en dehors des heures légales. On les surprend en pleine nuit. On tire dans le tas ».

Lors des obsèques officielles du policier abattu, alors que Klein rejoint Vrinks près du cercueil recouvert du drapeau tricolore, des hommes de Vrinks tournent ostensiblement le dos en signe de protestation. Leur collègue ayant été assassiné grâce à « l’exploit » de Klein. Même si le scénario du film est largement inspiré de faits réels (le « gang des postiches » et la « guerre des polices »), ce n’était qu’une fiction. A Melun, le 23 mars 2010, des policiers réels se sont peut-être souvenus du geste de leurs collègues de fiction.

L’Homme qui tua Liberty Valence de John Ford (1962) se terminait par une célébration de la force de la légende : « Quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’on publie ». A Melun, le 23 mars 2010, des policiers ont montré que, face à un président qui gouverne en inventant sa légende par l’enchaînement des « séquences » de communication selon les règles du Storytelling, les armes de la fiction peuvent se retourner contre la légende. C’est ainsi qu’aucune légende, aussi dorée soit elle, ne résiste à la dure réalité.

Marc Gauchée

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