Le spectacle de nos vies


A force de trop se regarder, on oublie les autres. A force de trop regarder les autres, on s’oublie soi-même. Le spectacle de nos vies est un spectacle au sens étymologique du terme. C’est une reproduction, une image idéalisée du réel de soi. Lorsque je dis le spectacle de nos vies, il s agit de la société du spectacle chère à Guy Debord, celle qui pénètre tout, y compris l’image que nous avons de nous mêmes. L’individu moderne assiste au spectacle de lui même. Un spectacle où il trouve illusoirement sa place au sein du Grand spectacle moderne. Il se met en scène comme une part du spectacle global, si infime ou éphémère soit-elle. Puisque le spectacle pénètre tout, autant se réconforter de la chimère d’en faire partie.

Mais qu’est ce que le spectacle au fond ? Le spectacle pourrait être défini rapidement comme la forme physique et inconsciente qui s’impose à l’individu comme le réel. Le spectacle s impose comme plus réel que la réalité elle-même. Il est total. Il a vocation à reprendre en spectacle ce qui n’était auparavant que quelque chose de tangible. Prenons donc le cinéma comme exemple, un parmi la multitude. Le cinéma des origines met en scène des situations du quotidien ou explore des mythes fantastiques préexistants dans l inconscient collectif (cf les frères Lumière ou Méliès). Puis le cinéma, en tant qu’instrument de spectacle, en arrive à définir lui même les mythes auxquels il soumet son public et impose la définition d’une réalité différente. On peut également faire référence au magnifique livre de Neil Gabler Le royaume de leurs rêves sur la construction d’Hollywood en tant que machine à fabriquer les mythes américains modernes. Sa puissance en tant que média lui permet de redéfinir et créer si besoin les mythes modernes auxquels le public s’identifie. Ce renversement, semblable au mécanisme de la pyramide inversée de Galbraith en économie, par lequel il est expliqué que ce n’est pas la demande du public qui crée l’offre mais l’offre qui génère par sa possibilité des besoins inexistants auparavant, participe de l’essence du spectacle. Le spectacle s’impose donc comme ce qui est au détriment de ce qui était. Il cannibalise le réel et tout ce qui le compose en présentant son réel à lui, devenu la mesure de toute chose.

Le spectacle est partout : en politique, en économie, dans les rapports sociaux, dans les modes de représentation de l’individu. En politique, le spectacle de l’action remplace l’action elle-même, qui n’est plus qu’un appendice atrophié. Il suffit de dire pour que cela soit. En économie, le spectacle de l’argent remplace sa valeur effective, et l’activité fictive de marché remplace la valeur réelle des biens et du travail. Dans les rapports sociaux le spectacle de l’individu social qui se met en scène (au travers des téléréalités ou des jeux télévisés pour les exemples les plus flagrants) remplace l’individu tel qu’il est par son image érigée en vérité absolue, et l’individu lui même, abreuvé, saturé de cette tourmente omniprésente et invasive, est contraint pour survivre de forger une image de lui même, son double idéalisé.

En ce sens, Clones, le récent film de Jonathan Mostow avec Bruce Willis (http://www.imdb.com/title/tt0986263/) qui dans un futur proche met à disposition des êtres humains un double chargé d’accomplir à l’extérieur de leur résidence l’ensemble de leurs tâches, n’apparaît que comme l’incarnation d’une réalité par procuration que nous vivons déjà. Je vis ma vie au cinéma. Je suis mon propre film. Je suis projeté au dehors de moi. Je me regarde infiniment. De sujet, l’être humain devient objet. Sa passivité l’étouffe et le fascine à la fois. Peu surprenant en conséquence qu’on tolère si facilement que le pire puisse arriver aux autres dans une telle apathie. Il y a tant d’autres films à regarder, d’autres spectacles a partager. Une infinité en fait.

Mathieu V.

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2 commentaires pour Le spectacle de nos vies

  1. luc pompidou dit :

    j’écris actuellement ma vie et surtout les personnes que j’y ai rencontrées ou simplement avec qui j’ai partagé une parcelle de leur existence comme christine Okrent qui devait faire une séquense por clore les actualites , sur les messages vivants (dont je étais l’un des co-créateurs, assisté de marcel guedj aujourd’hui prix philips et toujours mon ami.)’et qui m’a appelée la veille de l’enregistrement pour me dire qu’elle renonçait a cette partie du programme en me disant au télephonne que le président Andropof était mort et qu’elle se voyait mal annoncer au journal télévisé après l’annonce de ce décès « et maintenant je vous présente les messages vivants. »

  2. CINETHINKTANK dit :

    Merci Luc pour ce commentaire. Le hasard de la vie est parfois le plus etrange des spectacles non ?

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