Madame Jojo


J’étais hier soir chez Madame Jojo (célèbre club trans/trav de Londres) pour sa soirée cinéma mensuelle. James Grant, bel et jeune inverti dont l’accent trahit ses racines Essex, le programmateur de ces sauteries 7ème art, avait pour une fois élargi son horizon. Pas de Priscilla folle du Désert, Pink Flamingo, Trans-Geisha ou autres films « communautaristes ». Nous avions droit à une production de l’éminent Alejandro Jodorowsky. Et pas El Topo. James Grant, par souci d’originalité, nous proposait La Montagne sacrée.

J’arrivais un peu en avance pour profiter de la sangria qui est généralement offerte lors de ces soirées. Je croisais Coquine, reine autoproclamée de Madame Jojo, qui pour l’occasion avait une moustache. Par contre, elle portait toujours cette même robe en soie rose saupoudrée de paillettes vertes.

« Hello Darling… » Coquine m’embrassa à la commissure gauche de mes lèvres (je fus chatouillé… et quel délice… par quelques petits poils frisés de la moustache) tout en soupesant furtivement, de sa main droite, mon testicule gauche. Coquine voulait justifier cette nouvelle mode.

« Ma moustache, c’est passager Darling. C’est en l’honneur de ce grand artiste… mon Jodo ! »

Et Coquine escalada le bar tout en souplesse malgré ses 110 kilos.

« Viva Jodo ! Viva Jodo ! Viva Jodo ! » La soirée était lancée. Les spectateurs en tous genres pouvaient maintenant s’installer dans la salle sombre. Des bâtons d’encens brûlaient aux quatre coins de la pièce.

Alors que sur l’écran, un homme avait des araignées sur tout son corps, je sentis une main sur mon genou. Ma voisine Aline – nymphette au teint pâle – approcha sa bouche, petit berlingot rose, de mon cou. Je n’étais pas trop certain de ses intentions mais j’étais prêt à accepter un certain nombre de choses de la part de cette sublime jouvencelle. Je la sentis souffler dans mon oreille. Le souffle se transforma en mots.

Ce à quoi Jodo pensait en créant cette œuvre ne m’intéresse pas du tout. Je me fous de ses obsessions chamaniques. C’est plutôt les questions que ce film stimulent en moi qui m’intéressent. C’est là la puissance d’un tel film : dépasser la simple exécution esthétique ou ludique et de faire de nous, non plus des spectateurs abrutis mais des acteurs en ébulition. Je suis sur un trampoline… oh yes…houuuu… Aline léchouilla mon lobe gauche avant de se reconcentrer sur la projection.

A l’écran, Jodorowsky de profil parlant à un chevelu/barbu. En fond, des individus nus et figés dans la cire.

« Tu veux connaître le secret, mais l’homme ne parvient à rien par lui-même. Pour parvenir à l’alchimie suprême, je te donne ces compagnons. Ce sont des voleurs, comme toi, mais à un autre niveau. Ce sont les gens les plus puissants de la planète. Les industriels et les politiciens. »

S’ensuit une série de portrait (cyniques ?) d’industriels et de politiciens.

Fon, play-boy soigné, dirige une « entreprise vouée au confort et à la beauté du corps humain ». Isla, belle lesbienne filiforme, construit et vend des armes. Klen, vieux beau, créateur d’œuvres d’art érotisantes. Sel, rousse sensuelle, possède une usine de construction de jouets (des armes pour enfants). Berg, anglais aux tenues psychédéliques marié à une vieille nymphomane, est ministre des finances. Axon, chef de police à coupe iroquoise et collectionneur de testicules. Lut, architecte visionnaire (« L’homme n’a pas besoin d’un foyer mais d’un abri »).

Je revoyais ce film pour la 5ème fois. Je l’avais vu pour la 1ère fois lorsqu’il était sorti en 1973. Depuis j’organisais une projection privée (ou pas, comme ce soir) tous les dix ans. La remarque d’Aline rejoignait ma démarche. Je n’avais jamais lu aucun entretien donné par Jodorowsky au sujet de La Montagne sacrée. Je n’avais jamais fait de recherches non plus. Ce à quoi Jodo avait pensé en créant cette œuvre ne m’intéressait pas.

Le film ne calque pas une réalité. Il dépasse cela, se situe dans un intervalle entre la réalité et l’onirisme. Un espace minuscule dans lequel il est difficile de pénètrer. Ces sphères de l’inconscient sont lointaines. La Montagne sacrée me permet de m’y rendre, de découvrir des impressions que j’ai en moi, que je ne soupçonnais pas. Ce film permet de découvrir ce que je suis en dehors de mon conformisme quotidien. A construire une identité. Il fait partie de ces œuvres…

Mon propos m’échappait… devenait mousseux. Alors je me tournais vers Aline à qui j’avais envie de faire l’amour. Mais j’allais certainement finir la nuit avec Coquine et sa nouvelle moustache. Je voyais un trampoline devant mes yeux, peut-être celui d’Aline. Son image me convenait.

Alors chers amis ? En quête de nouvelles figures aériennes ? Une vrille ? Un saut dorsal ? Ou tout simplement une sieste sur ressorts ? Enfilez vos combinaisons jaunes de gymnastes trapus et sautez sur ce trampoline que vous offre gracieusement Jadorowsky. Mais avant de vous élancer, rejoignons ensemble l’engouement de Coquine pour Jodorowsky et crions joyeusement : « Viva Jodo ! »

Hector

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