Grinderman


Depuis qu’il est devenu célèbre pour de mauvaises raisons (budgétaires) avec son Mariachi, Robert Rodriguez a réalisé deux films agréables (Une Nuit en enfer, Sin City) et une pochade marrante, mais trop longue d’au moins une heure (Planet Terror). C’est le problème, à mon avis, avec Rodriguez : il n’a jamais réussi à écrire un bon scénario et même ses meilleurs films sont ou trop longs ou bancals. Une Nuit en enfer, par exemple, était composé de deux moyens métrages : un road movie sur deux frères psychopathes en cavale soudé à un roadhouse movie sur les mêmes frangins et leurs otages piégés par une bande de go-go danseuses. Sin City, lui non plus, malgré l’avantage de sa structure en sketchs, n’évitait pas l’écueil du long-métrage mal rythmé. De toute façon, depuis sa sortie et ses multiples remontages, il semble voué à finir « façon puzzle » aux quatre coins de la galaxie Youtube.

Machete me donne d’ailleurs l’impression d’être originaire de cette galaxie blobulaire en perpétuelle expansion. Tout d’abord, son embryon (la fausse [vraie] bande-annonce) y est conservé depuis le dépeçage du projet Grindhouse par les boucheries Weinstein, dans lesquelles avait déjà été débité Kill Bill. Puis il y a la voie prise par Rodriguez : un esprit de déconnade ultraréférentielle n’hésitant pas à recourir à de mauvais effets spéciaux Photoshop (pour donner l’illusion de la pellicule abîmée, par exemple). Avec le Texan, on est parfois dangereusement proche du niveau des parodies déversées tous les jours sur le web par des armées de vidéastes amateurs.

A une époque (celle que prédisait Coppola à la fin de Hearts of Darkness) où des films intégralement shootés avec un appareil photo (La Casa muda, Rubber…) essayent de faire oublier leurs budgets et leur origine pour se hisser au même niveau de professionnalisme que le reste des productions millionnaires, Robert Rodriguez use de moyens démesurés pour imiter les « exploitation movies » et enlaidir chacun de ses plans. Sur le principe, cela n’est guère critiquable. Ce qui l’est un peu plus, c’est que, d’un point de vue artistique, Machete est grosso modo un bégaiement de Planet Terror. Certes, le genre imité n’est pas le même, mais cette deuxième tentative n’arrive toujours pas à décoller et à transcender l’exercice parodique. Avec un tel casting et de tels moyens à sa disposition, il ne me semble pourtant pas déplacé d’attendre de Rodriguez qu’il fasse montre de virtuosité et crée, sur cet écrin de laideur, des images et des situations mémorables, originales, belles éventuellement. Sous les faux-raccords, les mauvais cadrages et la photo pauvre, rien de mémorable malheureusement n’affleure. Pas même dans les scènes d’action. Pas même dans son duel final ! J’entends déjà Turi Ferrer me hurler à l’oreille que cela est bien la marque d’une cohérence artistique : « Rodriguez ne se met jamais en valeur en se hissant, comme son talent le lui permettrait, au-dessus de ses modèles ! »

En revanche, je dois bien reconnaître que, grâce à la charge de son sous-texte politique et malgré sa durée excessive, Machete se laisse plus facilement regarder que Planet Terror. J’attends avec impatience, dans le jeu infini du serpent qui se la mord, la parodie française sur Youtube : Django ! De la citation indirecte à Escape from New York (avec son mur de la honte) à celle plus évidente à They Live, Rodriguez exploite son sous-genre pour véhiculer un message assez clair et radical : les Mexicains sont considérés par les autorités américaines comme un fléau et une menace dont il faut se protéger. Dans ces rares scènes-là, on se prend à jubiler devant un synchronisme aussi miraculeux avec l’agenda politique français de l’été.

Pour autant, passées les premières minutes, ce qui me déçoit le plus avec ce film, comme avec le Piranha d’Aja, c’est la retenue de Rodriguez, que ce soit dans la représentation de la violence ou dans celle de la sexualité. Comme c’est également souvent le cas chez Carpenter d’ailleurs, le spectateur est attiré par un concept ou une idée de départ intéressants, mais des considérations extra-artistiques et la pauvreté de l’écriture le laissent rapidement la queue entre les jambes, frustré, obligé de se finir tout seul et, si ses capacités le lui permettent, de projeter sur le film ce qu’il aurait aimé y trouver.

Christophe Diaz

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11 commentaires pour Grinderman

  1. CINETHINKTANK dit :

    le film aurait peut-être été meilleur avec nick cave dans le rôle principal, qui sait http://www.youtube.com/watch?v=oraMv_V6V1s

  2. Christophe Diaz dit :

    Ce qui n’aurait pas été une première pour le chanteur-acteur-scénariste-écrivain australien.

  3. CINETHINKTANK dit :

    dans un autre style, c’est vrai qu’il était magnifique, le Nick, dans les intellectuelles « Ailes du désir » de Wim Wenders

  4. Frederic snake Schmitt dit :

    Je n’ai pas encore vue le film, ceci dit, Pourquoi toujours chez toi cette fascination pour les films de série B, et dans le même temps ce refus des règles du genre ? Mais pourquoi grand dieux !?
    Cependant, attention je considère Carpenter comme un dieux alors évitons les brouilles inutiles !

    Snake Fred Plissken

  5. CINETHINKTANK dit :

    Carpenter, un dieu, bien d’accord: HALLOWEEN!!!

  6. Christophe Diaz dit :

    Très cher Snake,

    Encore une fois, merci pour l’intérêt que tu portes à ma modeste prose.

    Carpenter, un dieu ? Du genre à créer le monde en 2 jours et à se reposer les 5 autres alors. Mais n’allons pas trop vite en besogne funéraire : la filmo de Big John recèle quelques pépites, sous la forme d’images, de scènes, d’idées, de personnages… rarement cependant sous celle d’un film entièrement réussi. Sans parler du méchant coup de vieux pris par certaines péloches comme Big Trouble ou Starman. Certes, d’autres, comme Christine, étaient déjà vieillotes à leur sortie, mais…

    Cela dit, à ta question sur mon éventuelle fascination pour les B-movies, je réponds qu’elle va de pair avec un amour profond pour ce que l’on appelle bêtement chez nous les films de genre. A tel point qu’une quelconque hiérarchisation des « genres » ne me concerne pas.

    Tu parles de mon refus des « règles du genre », mais là, je te demanderais, si tu en as le temps, d’être plus précis. Je peux m’avancer toutefois en reconnaissant que celle qui consiste à aller au bout de son sujet, sans recourir paresseusement aux clichés et en ayant toujours à coeur de surprendre le spectateur et, éventuellement, de l’édifier par le glissement subtil d’un sous-texte philosophique ou politique, me paraît être une règle d’or ; applicable à tous les films.

    Après tant d’années et de gueules de bois à répétition, continuer à estimer que le cinéma est bien plus que ce qu’en font certains (vrais cyniques ou médiocres moines copistes), me semble être la seule position acceptable.

  7. CINETHINKTANK dit :

    au contraire, si seulement Michael Myers pouvait remettre « un peu d’ordre » pendant les fêtes de noël…

  8. Fred dit :

    Bien vu my old friend, je n’ai pas trop le temps en ce moment de me pencher sur la chose, mais j’aime croire que tu ne m’en tiendras pas rigueur !

    Je te répondrais seulement que ce qui pour moi fait LA GRANDEUR de cinéaste tel que Carpenter c’est la jubilation cinématographique ! Et cela m’importe bien plus que de savoir qu’il n’a pas rajouté des scènes de cul à tel ou tel endroit, le grand public n’en a cure moi aussi d’ailleurs.

    Je ne vois pas pourquoi je devrais m’interroger sur tes velléités à défendre le cinéma telles que prônées par l’amicale des joyeux turlurons de Confrontation, mais c’est tellement jubilatoire que j’en oublierais presque de te féliciter d’être toujours aussi dur à convaincre aussi droit dans tes bottes.

    Fluctuat nec mergitur

  9. Christophe Diaz dit :

    Dear Fredo,

    Il est grand temps que tu t’inscrives sur Facebook. A force de se câliner en public, on va finir par avoir des ennuis.

    Je t’embrasse.

  10. Fredo dit :

    no comment!

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