Quand l’académie ressuscite la pionnière et la chaudasse




Je n’ai rien contre Mathilde Seigner. Bien au contraire. J’aime à penser que son expression boudeuse et ironique, sa façon de balancer ses quatre vérités ou son je-ne-sais-quoi de je-m’en-foutisme sont les marques d’une femme qui sait construire sa vie et fait son chemin. Il ne sera donc pas question, ici, de Mathilde Seigner, mais de deux de ses rôles. Parce qu’à travers deux rôles, elle a successivement incarné deux femmes de l’imagerie rurale : la pionnière et la chaudasse.

Côté pionnière, elle est Sandrine qui reprend l’élevage caprin du vieil Adrien (Michel Serrault) dans le Vercors contemporain d’Une hirondelle a fait le printemps (Christina Carion, 2001). Elle quitte son métier de formatrice en informatique où elle excelle, parce qu’à 30 ans, « Il serait temps que je fasse ce que j’ai envie de faire » et elle ose s’installer seule alors qu’Adrien lui a prédit : « Si vous vous installez sans homme, vous ne resterez pas longtemps ». Elle rénove les bâtiments de la ferme, elle a l’intelligence de diversifier son activité en dehors de l’agriculture et ouvre un gîte rural qu’elle baptise « Les Balcons du ciel » qu’elle gère et promeut grâce à un site internet.

Côté chaudasse, elle est Angèle, la pharmacienne pas farouche du Cotentin des années 1950 dans Le Passager de l’été (de Florence Moncorgé-Gabin, 2006). Angèle repère Joseph (Grégori Dérangère) à l’église, l’invite à danser au bal du village, se fait embrasser à l’écart et conclut par un direct : « Bon, on va chez moi ? ». Comme Joseph décline l’invitation, plus tard dans sa pharmacie, Angèle lui fera toucher son sein pour qu’il sente battre son cœur.

Elle confie à sa copine Jeanne (Laura Smet) : « J’ai pas besoin d’être amoureuse pour faire ça ». La mère de Jeanne (Catherine Frot) résume le personnage : « Angèle, c’est le genre de tout le monde ».

La figure de la pionnière qui est forcément paysanne, est très actuelle, qu’elle soit raillée ou encensée (https://cinethinktank.com/2010/11/01/2366/). En revanche, la figure de la chaudasse est très datée. C’est la femme désœuvrée, jamais paysanne, qui s’ennuie : Ginette Leclerc dans La Femme du boulanger (de Marcel Pagnol, 1938) qui part avec un berger ou dans Le Corbeau (de Henri-Georges Clouzot, 1943) qui allume son médecin. C’est la femme qui corrompt par son insatiabilité sexuelle. À la Renaissance et pendant toute l’époque moderne, les sorcières étaient encore brulées dans les campagnes, accusées de désinhiber les paysans par leur magie et de les pousser ainsi à l’inceste et à l’adultère. Le caractère ancien de l’imagerie explique pourquoi il faut au moins l’imaginaire basique des films pornographiques (https://cinethinktank.com/2010/09/19/valeurs-profondes-mais-gorges-chaudes/) ou un flashback jusqu’aux années 1950 comme dans Le Passager de l’été pour représenter une chaudasse. Finalement, le seul point commun de ces deux rôles est qu’ils appartiennent à deux films à l’académisme écrasant, deux musées du monde rural où la maman et la putain deviennent la pionnière et la chaudasse.

Marc Gauchée

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