« Shithead » : les gros mots du cinéma


San Francisco, 7h12 : « So, instead of bein’ where I oughta be, home in bed with my gal givin’ her the high hard one, I’m out here doin’ this shit : roamin’ around the streets with an overdressed, charcoal-colored loser like you ». Je dois être un sacré tocard pour embarquer moi aussi dans la Cadillac bleue ciel d’un flic alcoolique beurré avant midi. Oui mais la visite de la ville se fait avec Eddy. Eddy Murphy. Il semble avoir vingt ans. Fine moustache de dandy belle époque. Joli costume. Tout juste libéré, oui mais pour 48 heures (Walter Hill, 1982). « I’ve been in prison for three years. My dick gets hard if the wind blows » confie-t-il au conducteur, au grand mépris des convenances. Par chance, on ne lui en tient pas rigueur, eut égard au stress que génère ce week-end. On se gare comme des petits fous, on survole la rambla. Un petit tour chez les pédés. Tracer un tueur de flic dans un bar de rednecks gays dès potron-minet. Pas marrant, surtout quand on est noir. Mais Eddy est un voyou et ne craint pas les lopettes. Ménage en règle. Pas suffisant pour être pote avec Nolte (« What are you smiling at, watermelon ? Your big move just turned out to be shit ») C’est quand même un bon début. Frisco défile. Le noir et l’irlandais partagent leur amour pour les mots. Car ils sont lettrés (« Hey, I can read a police file, shithead »). Tout l’art de la chiquenaude. Pitch classique à l’Arme fatale, fossé présumé comblé par une similaire verve, verte comme une volée de bois jeune, un rendez-vous final chez un Pivot des rues. On va les marier ces deux-là et l’on chantera des fuck you.

Rien de très dépaysant pour des Etats-Unis païens bien plus proches de nous dans l’injure que de leurs pieux compatriotes. Les linguistes l’affirment. Même goût pour les références anales, pour l’honneur de la mère (« Les américains insultent, non comme des anglais, mais comme les européens et latino-américains émigrés qu’ils sont et tirent leur vocabulaire de fonds semblables à ceux de l’Allemagne et de l’Italie notamment, qui ne sont pas celui de la Grande-Bretagne. Ainsi, certaines préoccupations héritées de ces régions, comme par exemple l’importance de la phase anale (très germanique), le sentiment de l’honneur individuel et l’apparente prépondérance de citoyens issus de femmes de petite vertu (très italienne) ne se répercutent pas dans les insultes britanniques mais se retrouvent aux USA (arsehole = trou du cul, sonofabitch = fils de pute » www.forumdeslangues.net). Parenthèse éclairante qui tisse des liens insoupçonnés. Echo très clair au fameux « putain » français. Toute insulte porte des valeurs, les bafoue pour les mieux honorer. Ainsi en va-t-il entre nos deux compères, Reggie (Eddy Murphy) le malfrat noir et Jack (Nick Nolte) le wasp incorruptible, le policier solitaire à la flasque en métal. S’insulter, c’est déjà se parler. On se retrouve dans le mépris pour des communautés tierces : misogynie, homophobie, détestation des bouseux sudistes tracent en faux les contours d’un univers partagé. Dans le pays camaïeux de la ségrégation spatiale, le cinéma montre ici la possibilité toujours vraie de l’improbable rencontre. De l’accolade virile à la fin de l’épreuve commune. Elle ne se fait pas uniquement contre d’autres, quoiqu’il faille bien choisir son camp, mais porte aussi des valeurs positives. L’honneur, le courage, la franchise, la famille fondée sur un couple hétéro, autant de (p)références que l’on teste chez l’autre par l’insulte, dans l’espoir qu’il la renvoie. Plus le mot sera « interdit », plus la proximité sera grande. N’observe-t-on pas ainsi partout, dans le cinéma noir (« Hey nigger ») comme dans le cinéma blanc, sa fonction associative sinon amicale ? Bien sûr, elle n’est pas de tous les milieux. Presque. Elle délimite souvent des mondes dangereux et sauvages ou bien s’y substitue quand on veut les faire siens.

Si elle rassemble, si elle unit, comme un passeport pour le respect entre vrais gars de la rue, elle divise aussi, elle se moque, elle brave (quand ce n’est pas qu’une bravade : il faut parfois sortir les poings pour appuyer son effet), on l’interdit sur l’écran. Enterré le code Hays (1) ? Les types de droite qui vont à l’église (ceux-là même qui chez nous disent « purée » en place d’un vrai « putain ») avaient la main très haute sur le cinéma yankee. Il reste de cet empire quelques très beaux vestiges. Juillet dernier. Le Soldat Ryan est déprogrammé des télés. Trop de « F*** words ». Etrange. On lui préfère  Beethoven, ce jeune chien fou prisé également chez nous pour sa saveur insipide et son côté Les Choristes. Les censeurs, bonsoir, n’aiment pas les gros mots. Etrange ? Quand il est question d’audience, les Etats-Unis ne font qu’un. Entrer dans tous les foyers, voilà qui vaut d’appuyer sur le bip. Biiiiiiiiiip de Hawaï à Boston. C’est émouvant à la nuit tombée. South Park fait saigner l’oreille. Paradoxe apparent que celui d’une censure : elle dévoile  des combats moraux, des bagarres de clochers, mais donne la clef des masses. S’y conformer n’est pas toujours infamant, c’est aussi du dollar. Voyez encore chez nous : record télé pour Bienvenue Chez les Ch’tis, talonné par La Grande Vadrouille. Pas un seul gros mot, pas une seule insulte, pas un minime juron (2). Merde. On programme La Haine à minuit sur des chaînes d’intellos. L’insulte ne sied qu’aux voyous ? La voilà tombée du côté cinéphile.

Ne jouons pas les libertaires. Ne dénigrons pas la censure, nous qui quittions la sale obscure avant la fin d’Irréversible. Peut-être ce soir-là visionnâmes-nous un Disney. Les mots ne sont que des mots et ce n’est pas peu dire, les images bien plus nous prennent au collet et nous hante. Elles nécessitent un apprentissage scolaire, où le seul quotidien instruit sur l’insulte. Motherfucker.

Clément Van de Velde

 

(1) Fondé sur les dix commandements, rédigé en 1934 par un éditeur catholique et un père jésuite, le code Hays a régi quelque trente ans durant le cinéma américain. Cet évangile recense en douze chapitres ce qui est prohibé : les crimes contre la loi, la sexualité, la vulgarité, les obscénités, les jurons, les costumes, les danses, les religions, les décors, le sentiment national, les titres et les sujets repoussants comme la peine de mort, la prostitution, le marquage au fer, les opérations chirurgicales… Le code Hays interdit de prononcer des mots comme « damned », « cocotte » ou « Christ », prescrit le bon goût dans le décor de la chambre conjugale où les lits jumeaux sont obligatoires, rase le torse de Tarzan car le poil est obscène et rallonge son pagne.

(2) Par définition, une insulte s’adresse à autrui tandis qu’un juron s’adresse au ciel.

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Un commentaire pour « Shithead » : les gros mots du cinéma

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