L’art de recevoir


Rapprochement superflu peut-être, ce début 2011 m’évoque celui de 2010. L’année dernière, Avatar et ses paradoxes sur le rapport Homme-Nature, Désir de Vie-Pulsion de Mort, utilisait pour ce faire la SF et l’IMAX 3D. Parmi les sorties du mois, des mises en image plus dépouillées formellement nous invitent à un nouveau voyage fictionnel aux confins du spirituel.

Le corps

Le Quattro Volte, du réalisateur italien Michelangelo Frammartino, tient les promesses de son premier opus, Il Dono. Il est d’abord question de transhumance, c’est-à-dire de passage. La vie est cycle et chemin, celui que le berger emprunte inlassablement, que ses pas foulent tant qu’il lui est donné de marcher. Il est question de souffle : celui de l’homme qui s’éteint et de l’agneau qui vient au monde, celui du vent dans les arbres qui dit l’éphémère, celui du feu qui crépite pour mieux disparaître faute de s’être nourri. Il est question d’organique : les craquements de l’arbre sont des os qui se brisent avec l’âge, les gémissements disent la souffrance et le manque, autant que l’amour et la joie. Il est question de destin : la caméra est témoin de ce qui se joue par-delà vie et matière, tel ce fabuleux plan-séquence qui dit le karma, l’enchaînement causal inéluctable qui lit un chien, son berger, son troupeau, son village. Il est donc question de lien, de cette interdépendance absolue, silencieuse et discrète (qui se révèle à qui sait la voir) qui tient chaque vie à chaque être, chaque élément, chaque mouvement d’énergie. A cette interaction miraculeuse entre le plein et le vide, entre ce qui vit et ce qui meurt, ce qui se suit, se côtoie, s’ignore ou s’entraide. Il est question de foi. Dans Le Quattro Volte, la parole se confond avec la prière, les bêlements de l’agneau sont autant de lamentations, la fumée du charbon de bois est poussière originelle. Il est question de cinéma enfin, de ce cinéma qui filme la mort au travail, de ce cinéma qui filme par là-même un processus de conscientisation.

L’esprit

A mi-chemin entre Herzog et Jodorowski, vertigineux, envoûtant, rebutant parfois, Cabeza de Vaca relate le destin contrarié d’un conquistador espagnol débarqué en terres mexicaines et réduit à l’esclavage par des tribus améridiennes, dont c’était précisément le sort annoncé. Emprunt de mysticisme et de chamanisme, Nicolas Echevarria dépeint un monde où la mort dévore et se rit de tout, où la vie ne tient qu’en la croyance qu’elle a d’elle-même. Alvar Nuñez Cabeza de Vaca voit sa fierté commuée en folie. Hypnotisé par un chaman, il devient son pantin et serviteur malgré lui d’un nain qui le conspue et l’humilie. Passées ses tentatives de fugue manquées, sa rage, son désir de revanche, le colon devient disciple : au lieu de douter, il apprend ; au lieu de rejeter, il reproduit. Et devient chaman à la place du chaman. Le soldat se fait serviteur d’un dieu qu’il ne peut plus nommer et d’une église qui n’a plus de dogme pour rempart. Cabeza de Vaca est le récit d’un radeau qui dérive et d’un homme qui reprend pied. A l’image : la boue, le sang, les larmes, puis le mystère. Epreuves initiatiques, souffrance et révélation : les visages déformés par la peur ou la haine font place à des visages extatiques, libérés du poids de l’ignorance. Les corps nus sont délivrés de leur carapace de fer, de cette tôle qui permet de jouer à la guerre. Désarmées, les mains font des miracles et donnent la vie. Alvar Nuñez n’est plus Cabeza de Vaca, tête de vache, il devient véritablement humain. C’est bien là sa croix.

Le cœur

2010, 2011. Une autre année a passé. Une année, des saisons, l’âge. La maturité pour certains, l’amertume pour d’autres. C’est aussi ce que raconte Another Year, le film de Mike Leigh qui s’amuse du temps qui passe, des liens qui se font et se défont, de notre humanité, de son immense pouvoir, de sa fragilité, de sa misère aussi. L’héroïne du film, c’est Mary : frêle, apprêtée, seule. Mary boit, fume, parle trop. Mary enfume et soûle ses amis. Elle les dépouille de leur présence, les relègue au rang de faire-valoir pour occuper l’espace, pour mieux se prouver son existence, sa présence à elle. Car Mary vit et crève de solitude. Elle n’a personne avec qui partager, personne à qui parler. Mike Leigh filme ainsi et surtout des dialogues : des dialogues du quotidien, des rapports humains sensibles et tranchants, infiniment naturels et justes. On pourra lui reprocher à cet égard une mise en scène sommaire (et un abus de champ contre-champ) mais on lui saura gré d’avoir, comme à son habitude, choisi des « gueules » et des acteurs au jeu saisissant. Le terrain de jeu des acteurs au cinéma étant souvent réduit au visage, ce sont des visages burinés, ridés, cernés, qui racontent ces vies et ce temps. Ce sont les regards, les sourires ou les fronts plissés qui racontent le deuil, la déception amoureuse ou les regrets avec une bouleversante acuité. Qu’il s’agisse du couple de sexagénaires et de son équilibre savamment et humblement trouvé et entretenu (comme ils cultivent avec patience et humilité leur potager) ou de tous les personnages qui gravitent autour d’eux tels des insectes attirés par la lumière, Another Year nous ouvre à une dimension que les politiques et les publicitaires s’acharnent à nous vendre sans y parvenir : celle du cœur.

En guise de non-conclusion, on pourra s’interroger sur la portée d’Au-délà, de Clint Eastwood : difficile de dire si le film est une réussite ou un ratage. Il parvient certes à ménager rationnel (industrie de l’ésotérisme, marché du post-mortem, charlatans et pompes à fric) et irrationnel (EMI vécues, synchronicités, dons médiumniques avérés etc), c’est-à-dire attentes et méfiances des uns et des autres vis-à-vis de ce sujet effrayant autant que passionnant, mais en cherchant à montrer la mort et l’au-delà à grands coups d’effets spécieux, flashs, travellings, surexpositions, ombres et flous gaussiens, on se demande si pour montrer l’invisible, il ne fallait pas préférer le hors champ.

Anne M.

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