Impressions en mouvement


Gaspar Noé a réalisé trois longs-métrages : Seul contre Tous (1998), Irréversible (2002) et Enter The Void (2010). Chaque film est une expérience visuelle et sonore fascinante. Chacune des ses productions semble différente mais on y retrouve des procédés communs. J’aimerais me concentrer sur une manière de filmer que l’on trouve dans Irréversible et Enter the Void. Cette « technique » me semble plus aboutie et captivante dans son dernier film.

Les caméras, dans de longues séquences, volent. Elles flottent dans l’air, telles des méduses cosmiques chaloupant dans l’azur. Jamais immobiles. Suivant une trajectoire indéterminée. A bord de ce navire ailé en polystyrène, on a des visions. Ce mouvement déplace notre perception. Nos sens perdent leurs références ordinaires. Cette agitation nous projette dans un espace inconnu, dans lequel les possibilités de la pensée sont libérées de notre pauvre langage du quotidien (un langage utilitaire).

Avant de m’échapper dans ces sphères célestes, je voudrais inviter une autre œuvre au voyage : Un coup de dé de Stéphane Mallarmé (le poème en cliquant sur le lien suivant : http://writing.upenn.edu/library/Mallarme-Stephen_Coup_1914.pdf).

Bien entendu, ce n’est pas une caméra que Mallarmé utilise pour créer le mouvement. La forme des lettres, la police, leur taille, les images que renvoient les mots, la manière dont les mots sont disposés sur le papier (…), tout cela participe au mouvement. Les outils de Mallarmé et de Noé sont différents mais le résultat est le même.

Une série de grosses vagues arrive. Plutôt que de sortir de l’eau et s’allonger sur le sable chaud, nous avançons courageusement vers le large pour défier l’océan. Mais nous sommes trop lents. Une première vague, énorme, s’éclate sur notre tête. Notre corps s’enfonce sous l’eau. Nous nous débattons énergiquement, agitant les bras dans tous les sens, pour essayer de sortir de ce cachot marin. On se sent à l’étroit, emprisonné dans ce qui nous apparaît comme la cellule de notre insuffisance terrestre. C’est pénible. On suffoque. Nous perdons notre réspiration. Mais enfin la nature est clémente, se calme… et nous sortons notre tête de l’eau. Nous respirons. On voit la lumière. Une image nouvelle. C’est beau. On est heureux. Mais la deuxième vague s’écrase déjà sur nous.

Il ne s’agit pas d’une invitation à la noyade en mer agitée. Mais à simplement s’engouffrer dans les spirales offertes par Mallarmé et Noé (il y a d’autres artistes qui proposent, du moins d’après ma libre interprétation – les ambitions des artistes que je mentionne ci-dessus étant peut-être totalement différentes – des structures en mouvement dans lesquelles on peut échouer de la même manière ; en musique, il y a de nombreuses possibilités). A déplacer les frontières de l’existence la plus intérieure. Et ainsi bousculer nos principes d’une vie conformiste en planant dans un nouvel univers où nous n’avons plus notre identité. Ouvrant un trou béant. Celui du néant dans lequel on se jette pour se purifier de toutes ses références. En ressortir et vivre dans un univers aux multiples dimensions.

Le mouvement devient le propos. Certes un propos instable. Mais qui se renouvelle à chaque expérience. Qui se redéfinit et nous fuit sans cesse. Le langage des mots n’est plus. Il a atteint ses limites. Il a explosé en plein vol. Le mouvement devient un langage qui dépasse sa fonction utilitaire de communiquer – d’être compris. Le sol n’est plus stable. Nous ne pouvons plus nous refugier dans une zone confortable avec nos certitudes. Nous chutons à chaque pas. C’est douloureux mais on en redemande. Pour vivre un instant où on a une intuition. Celle que l’univers ne se réduit pas à l’image qu’on en avait.

Pour conclure, je m’aventure, au risque de me vautrer lamentablement, dans la tentative d’une définition. Le génie artistique se caractériserait par la capacité à contorsionner notre perception de la matière. Je vous demanderais, si vous n’avez pas encore abandonné la lecture, de remettre en cause ma définition et d’en montrer ses limites.

Pierre T.

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