Le pauvre et son joint


Haro sur le pauvre ! Haro sur le pauvre ! Qu’a-t-il donc bien pu faire, ce pauvre, pour mériter cela ? Coupable d’être soi, voilà surement une justification suffisante. Coupable d’être né pauvre, coupable de l’être resté, de l’être encore, d’être au fond. Coupable depuis des siècles, quoique. Le système capitaliste libéral a désormais presque achevé la révolution individualiste. Finie la solidarité de classe : le mouvement ouvrier s’est désagrégé, les syndicats sont en lambeaux et l’individu reste seul face à l’entreprise lorsqu’il possède encore la chance de lui être présenté. Finie également la mentalité paternaliste développée à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Bien que contestable sur le fond, elle possédait au moins l’insigne mérite d’une certaine compréhension de la souffrance et de la condition d’autrui (intérêt bien compris), y apportant quelques solutions pratiques. Fini tout cela, l’homme moderne est un solitaire. La compétition est rude. Ceux qui meurent meurent, mais en silence s’il vous plaît.

Le débat actuel (« Sommes-nous un pays d’assistes ? », « A bas les fraudeurs », « France arnaque ») fige une conception individualiste de la pauvreté et de l’échec social. Comment peut-on en arriver à négliger à ce point l’ensemble des paramètres systémiques qui concourent à cette même pauvreté ? La notion de contrepartie a l’assistance, plus qu’en vogue ces derniers jours, participe de la même logique. Dans un rapport individualiste entre les êtres, il est en effet normal que le gratuit n’ait pas sa place. En conséquence, le don (qui n’en est plus un par définition) se dote d’une contrepartie : la participation à des travaux d’intérêt général* (sémantiquement, on se rapproche des peines de justice données comme alternatives à la prison, ce qui confirme une approche par la contrainte des rapports sociaux). Vous imaginez un peu, donner pour de vrai, par altruisme, gratuitement ? « Non mais sans blague ! » comme dirait le regretté Coluche. La vie est dure, n’est-ce pas ? Surtout pour les autres. Je me souviens de ces films des années 80, Viens chez Moi… (http://uk.imdb.com/title/tt0083287/) et du début des années 1990, Une Epoque formidable (http://uk.imdb.com/title/tt0103168/). Le pauvre y était sympathique au fond, un type malchanceux mais un brave type quand même (Gérard Jugnot, Michel Blanc, un peu filous, tellement attachants). Ces films sont certainement représentatifs dans une certaine mesure  de la perception sociale du pauvre à cette époque. Et puis l’air du temps change vers la fin des années 1990 et c’est désormais l’ère du pauvre sauvage dans sa prison de béton, l’animal urbain (La Haine http://www.imdb.com/title/tt0113247/). Il fait peur, c’est l’ennemi. L’Autre incompris. On considère alors que le pauvre est bien à sa place : loin. Loin, en périphérie, loin où on ne le voit pas. Et ce ne sont pas les émeutes des banlieues de 2005 qui ont changé pour un sou le regard des seigneurs. Bien au contraire, on amalgame, on raccourcit à coups de Karcher la vision du pauvre. Point de dialogue avec les animaux, ils ne comprennent que la force. Malheureusement, la force elle-même se trouve peu à peu dépourvue de ses moyens, rationalité économique oblige (sacro-sainte rationalité économique). Alors c’est l’abandon, tout simplement. Abandon des bons et des méchants ensemble, jeunes et vieux, simplement coupables d’être géographiquement là et d’y rester faute de pouvoir en partir.

Le nouveau pauvre est donc par nature en prison. Et le temps est long en prison, un temps immobile, une éternité de frustration. Alors on fume des joints. On en fait tourner, un peu, beaucoup. Qui est-il donc celui qui vient interdire le dernier nuage qui masque l’horreur du réel ? Depuis tout jeune, « on nous apprend que rien ne fait un homme à part des francs » – IAM. Lorsque les valeurs promues par le système sont en réalité simplement appliquées, lorsque mon nom ne me permet pas de sortir du ghetto, lorsque tous mes efforts sont ruinés d’un regard (français), lorsque simplement bouger de A à B est un enfer, qui oserait encore dicter ma conduite ? Le désespéré ne reconnait plus l’autorité. Et il a philosophiquement raison. La révolte contre l’injustice est le premier pas vers la liberté.

Ne pas laisser disparaître la logique du don et de l’entraide en est un autre. Ce n’est pas une justification de la délinquance. Ce n’est pas un éloge de la paresse. C’est de l’humanité. C’est ce qui fait précisément que l’on appelle une société « société ». C’est le niveau minimal de compréhension d’autrui. C’est ce qui distingue au fond l’homme de l’animal : son empathie. La politique en France aujourd’hui est amorale. Elle nie sa propre essence. C’est là son principal défaut, qui menace à terme la survie même de ce que l’on ose encore appeler démocratie.

Mathieu V.

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