Le retour des enfants de Salo


I° partie.

« Je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu’on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote; il semblait que tout dût me céder, que l’univers entier dût flatter mes caprices, et qu’il n’appartenait qu’à moi seul et d’en former et de les satisfaire »

Aline et Valcour

Novembre 1785

La cellule du numéro 6 au Château de Vincennes aurait fait passer le trou de Rikers Island pour un palace. Seul un mince filet de lumière perçait d’une unique fenêtre striée d’une vingtaine de barreaux. Sade s’y est esquinté la vue jusqu’à devenir aveugle pendant plusieurs semaines. Naturellement irréductible et d’un tempérament agité, notre libertin aux mœurs bien trop légères pour son époque était de jour en jour plus nerveux avec ses geôliers et ses camarades d’infortune. Le pauvre Mirabeau, qui ne passait pas pour un parangon de vertu et avec qui il aurait pu se trouver des affinités, a ainsi pris quelques bourre-pif de notre plumitif impétueux qui devait sans doute le trouver trop timoré. Ou peut-être que sa gueule ne lui revenait pas. Mais il faut dire que Mirabeau avait chopé la vérole au berceau et qu’il faisait vraiment flipper. Même Marat passait pour un apollon à coté du vétéran de la Guerre d’Amérique.

En arrivant à la Bastille son standing s’améliore nettement. Il s’est installé au deuxième étage de la Tour Liberté au prix d’une pension plus que coquette versée aux établissements royaux (en 2011 vous pourriez vous offrir un joli triplex a Manhattan). Pour 35m2 ce n’était pas donné, mais c’est toujours mieux qu’à Vincennes ou sa drôle de cavale avait pris fin 8 ans plus tôt. Sade avait échappé au bucher après sa condamnation pour empoisonnement et sodomie par le Parlement de Provence grâce à l’entregent de ses protecteurs et au renom de son illustre famille, mais sa belle-mère a préféré le faire enfermer sur lettre de cachet pour lui éviter l’exécution en espérant qu’un séjour au frais calme ses ardeurs. C’est pourtant l’effet inverse qui va se produire et de borderline, le rejeton turbulent vire carrément psychotique. Depuis son arrivée, il engraisse et ronge frénétiquement son frein jusqu’à s’en claquer le prépuce.

Sa chute fut presque aussi brutale que celle du dernier président du FMI. Lui, l’ancien protégé des Condé, l’élève des jésuites de Louis le Grand dont on louait l’esprit et la bravoure, même si on le sentait déjà dérangé, finit par être rattrapé par son gout de la bagatelle.  Les missives fiévreuses qu’il adresse a sa belle-mère ne suffisent bientôt plus a contenir sa rage qu’il va faire gicler sur d’innocentes feuilles blanches. Il se met au travail le 25 octobre pris de convulsions littéraires et torche son opus en moins en quatre semaines. L’intrigue n’est pas des plus élaborées mais la« singulière partie de débauche » en Forêt Noire qu’il nous conte lui permet de laisser libre court à son imagination. Et Donatien Dieu sait que notre ami en avait à revendre !

Tant qu’à outrepasser la morale et à choquer, autant y aller allégrement s’est sans doute dit le Marquis embastillé. Les frasques des quatre hôtes de ses journées font passer les soirées bunga-bunga pour des réunions Tupperware et 2 girls one cup pour un clip de sexy-zap. Ses pattes de mouches nerveuses noircissent d’une écriture minuscule 33 petits feuillets qui mis bout a bout forment un rouleau de douze mètres de long. Sade entré à Vincennes pour outrage aux mœurs se découvre une passion pour l’écriture-thérapie qui ne le quittera plus. Les 120 journées de Sodome est sa première « grande » œuvre. Bien avant que Freud nous propose ses clés pour l’interprétation des rêves, il nous offrait là avec cette œuvre unique un accès direct au subconscient d’une humanité hantée par les mêmes fantômes depuis le fond des âges.

Les maudites journées se déroulent sous le règne du Roi Soleil, mais leur histoire est éternelle. C’est celle de la violence fondamentale des rapports de classe et des abus des puissants. Avec son évêque, son financier, son duc et son magistrat, Sade a trouvé le casting idéal pour s’attaquer à une justice corruptrice, à une religion d’hypocrites, à une noblesse dégénérée et au pouvoir de l’argent qui sert de lubrifiant à leurs relations incestueuses. Avec son pamphlet gonzo visionnaire, il sait qu’il tient un truc d’envergure et prend soin de garder son œuvre trop sulfureuse à l’abri des regards indiscrets.

Juillet 1789

Presque quatre ans que Sade s’astique le manche en relisant sa prose. 13 ans qu’il est enfermé. Ses bourses sont au bord de l’implosion mais il sent bien qu’à l’extérieur la tension monte aussi et que Paris est électrique. Le 2, il s’équipe d’un porte voix artisanal et commence a hurler à la mort pour interpeller les badauds en contrebas. Imaginez le scander des slogans trop en avance sur leur temps « Jouissez sans entrave ! », « il est interdit d’interdire » « 10 ans, ca suffit » ou « La chienlit, c’est Louis ». Le 3, on décide de le faire taire et de le transférer chez les coucous de l’Hospice de Charenton avant que la contagion n’opère. Sade dut abandonner précipitamment son manuscrit là où il l’avait composé, dans les gogues de sa cellule. Il évoquera plus tard cette déchirure en disant qu’elle lui a fait verser des larmes de sang. Mais son manuscrit n’était pas perdu pour tous et allait connaître un destin trouble digne de l’Origine du Monde avant de ressurgir au début du XXe siècle grâce à Iwan Bloch le père de la Sexualwissenschaft.

Arnould de St Maximin, un révolutionnaire opportuniste dont on ne connaît plus que le nom s’aventurera le 15 juillet dans les entrailles fumantes de la forteresse saccagée à la recherche de quelque relique abandonnée qu’il pourrait revendre à bon prix. Il prit soin de se couvrir le nez de son bonnet phrygien pour ne pas défaillir en respirant les effluves fétides laissées par les derniers occupants et partit hardiment à l’assaut des 6 étages de  la tour Liberté. Il ne remarqua d’abord rien de spécial en passant la tête par l’embrasure du cabinet d’aisance du 2eétage. Mais alors qu’il s’apprêtait à continuer sa visite, son œil fut attiré par un objet qui ne semblait pas y avoir sa place. En se saisissant de cet étrange rouleau, il fut intrigué par la petitesse des caractères qui en rendaient la lecture très malaisée. Décryptant à grand peine les coups de scalpel frénétiques qui scarifiaient le papier, notre brocanteur du dimanche dut pourtant comprendre assez vite qu’il avait affaire à un brulot d’un genre un peu spécial. En tous cas il n’était pas venu pour rien. Mais quelle qu’ait été son excitation au moment ou il emportait sa trouvaille miraculeuse il ne pouvait se douter un instant que le tissu de saloperies qu’il tenait entre ses mains serait un jour couché sur papier Bible, entrerait dans la Pléiade et serait porté à l’écran. La révolution des mœurs allait devoir attendre.

Guillaume L.

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