stejdo sed leurc sulq el tse riorim el *


La soirée n’a finalement rien eu de désagréable. Nous avons été convaincus de rejoindre une tablée de parfaits inconnus au prétexte-piège qu’ils étaient « sûrs que nous nous entendrions très bien ». Les premières minutes nous ont fait le craindre le pire. En peu de temps, les présentations générales ont été faites. Assis autour de la table basse, nous savions tous qu’à partir de maintenant, nous allions devoir nous battre contre le diable de toute vie sociale : le blanc de conversation. Montagnards aguerris, cette épreuve sera vaincue en sortant une première carte, certes cornée, mais toujours efficace : le cinéma. Nous passerons en revue les films vus récemment en priant que les avis s’opposent. Rien n’y fait, aucune prise de becs, tout le monde a aimé. La dernière carte pouvant lancer la soirée va devoir être jouée : l’actualité. Insatiable pourvoyeuse de sujets de causerie. Le tremblement de terre a eu lieu quelques jours plus tôt. Images chocs, fatalité et débat sur le nucléaire. La soirée est sauvée…

Rassuré, je quitte la table pour aller dans la salle de bain. Je ferme le loquet. Les trois minutes qui suivront seront à moi seul.

23:23

Je passe de l’eau froide sur mon visage. J’ouvre les yeux. Je me vois dans le miroir. De ce face à face silencieux, me revient After Hours de Martin Scorsese. Au cours de cette nuit où tout lui échappe, Griffin Dunne (très bon) répète constamment ce geste. Son reflet est sa dernière amarre le raccrochant au réel. Si je reconnais mon corps, si ce visage est bien le mien ; je ne suis pas totalement fou. Notre esprit voyage, se perd, hurle, aime, s’abîme, s’illumine, mais notre corps, lui, reste là, vissé au sol. Il s’use, c’est tout. Le corps est notre porte-parole social. La face la plus lisse et contrôlée de notre esprit bruyant et malpoli.

23:24

A choisir, je préférerais être chez moi. Je les entends rire, ils se débrouillent très bien sans moi, après tout. Je m’assois sur le bord de la baignoire. Et là, je décroche, je plonge. Minute noire où l’objet miroir est haï. Ils en mettent partout maintenant. Il est responsable de tout : notre égoïsme, notre société de l’auto-contrôle, centrée sur l’image et notre besoin sidérant d’Avoir. Supprimer tous les miroirs et nous serons heureux. Mais non, « ils » en mettront partout, impossible d’échapper à notre image, « ils » nous obligeront à nous contrôler de plus en plus, à respecter leurs codes. « Les malins ».

23:25

Cette pause n’a pas eu exactement l’effet salvateur escompté. Ca suffit, je vais les rejoindre. Le miroir est un objet domestique effrayant et cruel, donc idéal pour les films d’horreur. Mirrors de Alexandre Aja ou Shining de Stanley Kubrick se sont fait un malin plaisir de détourner notre logique mentale du reflet. Cet objet s’amuse à montrer du doigt nos défauts : tel matin, nous ne sommes qu’un bouton sur le front, une autre fois, nous sommes réduits à un ventre, d’autre fois encore, nous ne sommes que deux cernes sous les yeux. De notre harmonie générale, il s’en cogne, mais la toute petite aspérité localisée, ah ça oui ! Je ferme la lumière comme pour le faire taire. Je les rejoins. Nous nous sommes promis de nous revoir très vite.

* A lire avec un miroir (encore lui)

Augustin B.

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