La théorie des sphères – 1ère partie : son extension


Prenons Alex. Admettons qu’il vive à Paris et que pour le moment, la vie lui a été plutôt accomodante.

Alex part en vacances hors saison pour éviter d’être avec « le troupeau » comme il dit. Avec sa copine Amélie, ils ont choisi cette année de partir au Brésil. Pas de circuit organisé, Alex et Amélie veulent sortir des sentiers battus. Le Lonely Planet dans le sac, ils voyagent dans des bus de fortune, dorment dans des petites guesthouses. Tous les deux, si loin, une telle aventure ; ils sont heureux. Les voilà sirotant une Caïpirinha à Icaraï de Amontada, tout au nord-est du Brésil. Soudain, une main se pose sur l’épaule d’Alex. « Thomas ! Virginie ! C’est incroyable de vous retrouver ici ! », suivi d’un « c’est dingue comme le monde est petit ».

Non Alex, tout cela n’a rien de très « dingue ». Ce qui aurait été vraiment étonnant, voire franchement impossible, c’est que vous vous retrouviez dans un café à La Courneuve, à moins 10km à vol d’oiseau de chez toi. C’est la théorie des sphères. Le monde n’est pas petit, bien au contraire, il est immense, infini, mais nous ne naviguons dans ce monde qu’à travers notre propre sphère. Les sphères se déplacent, se meuvent sur la carte du monde au gré de tendances indéchiffrables. Les différentes sphères peuvent être proches mais elles ne se superposent jamais (à chaque sphère son pays, sa ville, son quartier, son restaurant, son bar…). La géographie n’a rien à voir avec l’éloignement. Pour toi Alex, Icaraï de Amontada est plus proche de Paris que la Courneuve.

Ton ami Pierre a eu les mêmes envies que toi, lui non plus n’a pas d’enfant et voyage hors saison, il a pris le même billet pas trop cher, le Brésil est à la mode (mais pas encore trop, tu le sais), Pierre a acheté le même Lonely Planet et a suivi l’itinéraire « hors des sentiers battus », et a lu les mêmes forums conseillant cette guesthouse d’Icaraï de Amontada, « ce petit paradis du bout du monde » où vous vous êtes retrouvés ce soir. Donc, profitez de cette soirée, buvez, votre voyage est beau, mais ne vous attardez pas trop sur l’improbabilité de cette situation.

Accroche-toi ami Alex parce que ce n’est pas fini. Les sphères cloisonneront partout où elles pourront. A commencer par ta musique, tes séries, tes films.

La page Facebook de CINETHINKTANK est en quelques sortes une « sous-sphère » d’une sphère plus large. Nous sommes aujourd’hui près de 5000 amis. Nous ne vous connaissons évidemment pas et vous n’avez pas été sélectionnés (point intéressant). Au démarrage, nous avons simplement réunis les gens qui nous étaient proches et puis les amis de nos amis se sont inscrits, et caetera jusqu’à aujourd’hui où les nouveaux arrivants nous sont totalement inconnus. Et pourtant, sans avoir été sélectionnés, une relative homogénéité se dégage. Aucune ou peu de trace de hip hop, de dance ou de r’n’b qui sont pourtant les styles les plus écoutés aujourd’hui. Du cinéma bis, engagé, des films inconnus, mais rien ou presque sur Le fils à Jo, Les Tuches et Rien à déclarer, pourtant de gros succès. Une tendance politique clairement à gauche dans un pays qui a élu trois fois de suite dans un fauteuil un président de droite. En paraphrasant un joli titre houellebecquien, nous assistons à une extension du domaine de la sphère : de la géographie aux goûts puis aux idées.

Une sphère peut être une respiration lorsque le collectif est omniprésent, mais elle devient un étouffement mental lorsque celui-ci se délite. Ce qui est le cas. Nous sommes à l’âge de pierre des réseaux sociaux. Notre vie sans Facebook est plus longue que celle avec. Imaginons ce que deviendra un enfant qui a aujourd’hui 10 ans. L’idée des équipes Facebook et de ses futurs remplaçants est que tout se passe à l’intérieur du réseau. Les bandes annonces vues seront celles recommandées par nos amis, les informations dignes d’intérêt auront été celles présélectionnées par des membres du réseau. Du reste du monde, il n’en saura rien.

Il deviendra hautement improbable qu’au bureau, au café ou ailleurs, nous puissions engager une conversation avec n’importe quel inconnu. Rien en commun, rien à se dire. Nous aurons beaucoup de choses à dire à peu de gens et rien à tous les autres.

Augustin B.

A suivre : « La théorie des sphères – 2ème partie : ses luttes »

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