Comment l’innocence change de camp


Un homme abat un autre d’un coup de fusil. La même image termine deux films français qui connurent un grand succès public. Dans Dupont Lajoie (Yves Boisset, 1975), le frère de Saïd (Mohamet Zinet) tire sur Georges Lajoie (Jean Carmet), cafetier parisien. Dans L’Été meurtrier (Jean Becker, 1983), Florimond dit Pin Pon (Alain Souchon) tire sur Leballech (Jean Gaven), patron de scierie. Les deux tireurs assouvissent une vengeance. Saïd, accusé à tort de tentative de viol et du meurtre de Brigitte Colin (Isabelle Huppert), a été tabassé à mort par les campeurs gaulois alors que le coupable est Georges Lajoie. Quant à Pin Pon, il est victime de la machination de sa femme, Éliane (Isabelle Adjani) lui ayant fait croire que Leballech était un pervers qui l’avait prostituée.

Au-delà du mobile de la vengeance où le sexe –on y reviendra- joue un rôle fondateur, les deux films se déroulent dans des circonstances radicalement différentes. Yves Boisset réalise Dupont Lajoie alors que la France connaît ratonnades et violences racistes (cf. Yvan Gastaut, « La Flambée raciste de 1973 en France », Revue européenne des migrations internationales, vol.9, n°2, 1993). C’est ainsi que plusieurs villes sont le théâtre de passages à tabac et de meurtres : Grasse en juin, Marseille, Juan-les-Pins, Ollioules, Nice, Cagnes-sur-Mer, Toulouse en août, Toulon, Izeron et à nouveau Marseille en décembre. Au total, plus de 50 Algériens furent assassinés et 300 autres blessés. Le tournage de Dupont Lajoie qui se déroula en partie près de Fréjus, fut la cible de violences et d’intimidations. Quant à Saïd, il est d’abord victime de sa « réputation » d’Algérien, c’est pour cela que les campeurs racistes l’assassinent… et que son frère décide de venger le meurtre d’un innocent.

En revanche, L’Été meurtrier  est l’histoire d’une manipulation complète. Pin Pon, ayant une confiance aveugle en sa femme, croit abattre un proxénète violeur en Leballech… car Éliane est persuadée, à tort, que Leballech est l’un des violeurs de sa mère. Mais Leballech n’est qu’un petit patron de scierie, bien sûr tenté par le corps d’Éliane qui lui raconte bobards sur bobards, mais il est finalement un brave père de famille qui sait arrêter le petit jeu de l’allumeuse. Dans les années 1980, le patron n’est plus un salaud, ni un exploiteur (cf. Vincent Chenille et Marc Gauchée, Mais où sont les salauds d’antan ? 20 ans de patrons dans le cinéma français, 1976-1997, éditions Mutine, 2001). Leballech est d’abord victime de sa « réputation » de patron, c’est pour cela que Pin Pon se trompe de vengeance -et de coupable- et tue un innocent.

Il y a pourtant un point qui, finalement, reste commun aux deux histoires, mais il faut se plonger dans le roman de Sébastien Japrisot (Denoël, 1977) qui a servi de base au film de Jean Becker, pour le trouver. Après le forfait de Pin Pon accompli, les journaux donnent le signalement du meurtrier. Surprise. Il s’agit d’un jeune homme « probablement Nord-Africain ». Une femme affirme même que Pin Pon l’a menacé en arabe et, d’ailleurs, deux Algériens sont arrêtés puis relâchés. La suspicion qui se répand alors dans la société française assimile l’immigré maghrébin au voleur et au violeur. Hervé Chabalier rapporte les propos d’habitants de Grasse : « Ils regardent les filles bizarrement » (Le Nouvel observateur, 18 juin 1973). Ou encore, « Envoyez votre fille à la porte d’Aix, elle se fera tripoter ou violer, allez-y vous-même et on vous volera votre portefeuille » (Paris Match, 3 septembre 1973). Pas étonnant, dans cette ambiance, que les campeurs franchouillards s’auto-persuadent de la culpabilité de Saïd. Pas étonnant que les témoins croient voir un Algérien en Pin Pon. Encouragée par le Front national fondée en 1972, la France tenait là la figure de l’Ennemi. Il lui manquait encore un ministre de l’intérieur pour la valider.

Marc Gauchée

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