Pedro Salinas : Cinématographe (1920)


Au début des années vingt, le cinéma dépasse le stade expérimental pour se répandre à travers le monde. Bien que toujours privé de son et de couleur, cette nouvelle activité sociale à l’essor fulgurant transporte les foules dans les salles obscures et meuble de merveilles les après-midi autrefois nimbées d’ennui. Du côté des artistes et des critiques, débat fait rage pour savoir s’il convient d’accorder à ce divertissement le rang d’art au sens propre. Les caciques refusent pour la plupart d’y déceler autre chose qu’un plaisir vil et décadent. D’autres, à l’image de Pedro Salinas, devinent déjà ce qu’ils n’ont encore pu voir dans la puissance créatrice et recréatrice du cinéma et les possibilités infinies qu’elle recèle. Il met en forme sa pensée dans le poème ci-dessous, extrait de son deuxième recueil intitulé Sur Hasard, répondant ainsi de la plus belle manière aux détracteurs de l’art nouveau.

Mathieu V.

Cinématographe (1920)
1.Lumière
Au commencement il n’y eut rien.
Ni l’eau pour, en elle, le poisson.
Ni la branche de l’arbre pour l’aile
Fatiguée de l’oiseau.
Ni la formule imprimée pour cas de deuil.
Ni le sourire sur le visage de la fillette.
Au commencement il n’y eut rien.
Seulement la toile blanche,
et sur la toile blanche, rien…
A tout vent clamait,
Muette, énorme,
L’anxiété du regard.
La main droite de Dieu bougea,
Et mit en marche le levier…
Le monde entier sauta
De son bond initial.
La toile rectangulaire
L’opprima sous des normes sévères,
L’organisa brusquement,
En deux lignes verticales,
En deux lignes horizontales,
Et le chaos prit sous les yeux
Toutes les formes familières :
La douceur de la colline,
Le ruban des boulevards,
Le regard plein d’animosité
Du bon traitre de mélodrame,
Et l’ondulation de la queue
Du chien fidèle a son maître.
L’homme borgne sentit
Se briser son œil
De verre, sous l’assaut
De tant et tant de visions.
Au fond un érudit cria :
« Et la parole, et la parole ? »
Et tous les efforts du monde,
La force obtenue et dépensée,
Les machines merveilleuses,
Pour courir, pour voler,
Pour aimer, pour haïr,
Se mirent à fonctionner.
Le premier jour de la création,
Humilie, pauvre, vaincu,
Partit pleurer dans un coin.
Mais déjà l’instinct guettait,
Dans les yeux de la femme
-la chevelure au vent-
Et dans le tissage et détissage
De la toile du sentiment.
Et le premier jour de la création
Se leva de son coin
Et vint se montrer sur la toile ;
Dans la main droite il portait
Le premier cœur de l’homme,
Qui était le dernier cœur.

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