« Intouchables » : le retour des tétra-nazis


Il faut sans doute être légèrement névrosé pour voir en Intouchables un film raciste, mais sous couvert de bons sentiments (réconciliation jeunes-vieux, blancs-noirs, pauvres-riches, étrangers-français, banlieusards-parisiens), il est vrai qu’on barbote 88 minutes dans l’eau tiède d’un bain étrangement trouble. Je m’abstiens d’ordinaire de regarder les méga blockbusters à la Europacorp dès leur sortie en salle, attendant sagement un passage en primetime sur France 3. Entendre Roselyne Bachelot s’extasier sur le plateau de Drucker du sourire d’Omar Sy dans le film m’avait au surplus fortement découragé de le voir mais je me suis fait violence – quand la cinéphilie se fait chemin de croix – porté par l’appel d’air et le sens du devoir journalistique. A la sortie, je n’ai pas été transcendé mais j’ai passé un bon moment. J’ai vu un téléfilm de bonne facture, plein de bonnes intentions. Le pilote d’une nouvelle série entre Docteur Sylvestre et l’Instit avec François Cluzet en pédagogue complice dans le rôle de Gérard Klein. Un zeste de SAV et emballé c’est pesé.  On rigole, c’est mignon. On dirait Pretty Woman ou Nothing Hill, dans le registre rencontres improbables. Ça fait des bons sujets pour les thérapeutes du paf, les Delarue, les Carole Rousseau. C’est le prototype de belle histoire qui se vend facilement. On aime bien ce genre de trucs, ça nous défausse de notre rapport vicié au quotidien et des contingences sociologiques. On se dit que c’est beau, on verse une larme et ça nous donne du baume au cœur. Au passage on en oublierait presque ce qui nous a amené là : l’immobilisme d’une société qui est la vraie paraplégique du film.

Alors qu’on s’évertue d’un coté à monter les uns contres les autres et de l’autre à se gargariser de la diversité, au quotidien ça ne bouge pas. Comme le constatait Augustin B. dans son dernier papier, on attendra encore longtemps avant de voir émerger une réelle élite issue de la diversité. Et on se s’abreuvera au passage de clichés qui entretiendront pernicieusement notre sens inné de la stratification sociale. J’avais vu un reportage d’Envoyé spécial consacré aux minorités au cinéma et à la télévision il y a quelque mois, qui dressait un constat assez pessimiste de la situation. L’arabe est, sauf exception, toujours de service. Les noirs sont condamnés aux seconds rôles et on préfère toujours les chinois avé l’assent de pékin pour une touche d’exotisme supplémentaire même s’ils ont grandi à Bourg-La-Reine. Il est d’autre part entendu que Mouss Diouf ne sera jamais promu commissaire. D’ailleurs si on vous demande de citer un acteur noir français connu, vous pensez à qui ? Pascal Légitimus ? Alors ! A croire que l’imagination des scénaristes est plus sclérosée que la colonne de Cluzet dans le film. L’enfer des Intouchables est en effet pavé de bonnes intentions. Vous avez « kiffé » le déhanché d’Omar sur le funk de Kool et son Gang. Il faut dire que les noirs ont le sens du rythme, c’est bien connu ! Par contre impossible de leur faire comprendre ce qui fait la beauté d’une giclée de laque à la Pollock, ils n’ont pas un sens esthétique assez développé pour ça. Il faudrait demander à Melvin van Peebles, le père fondateur de la Blaxploitation et du petit Mario, ce qu’il a pensé de ce film. Peut-être rejoindrait il l’auteur de l’article de Variety qui disait qu’il ne pensait pas revoir ce type d’images sur les écrans américains.

Avant que Van Peebles ne sorte sa bombe cinématographique Sweet SweetBack BadAss Song en 1971 et qu’elle ne soit retirée du circuit des salles après un démarrage tonitruant, Hollywood offrait des noirs une vision caricaturale avec de bonnes grosses mama comme domestiques, des troubadours porté sur la bagatelle et le vice, des laboureurs serviles et corvéables à merci, obligeants, durs au mal et toujours souriants comme l’oncle Ben. On aurait pensé avoir exorcisé depuis longtemps ce syndrome Banania, mais il semblerait bien qu’il reste des traces subliminales du conditionnement colonial dans le script. Omar ne pouvait jouer Césaire, Senghor ou Lumumba, c’était écrit. Par contre, il était parfait pour un rôle de banlieusard sans éducation, sans emploi, sans qualification, avec une famille décomposée, des frères dans les embrouilles, une mère brave mais dépassée. Il aura pour lui son sourire ultra-brite et son sens du rythme car il danse bien, sans doute est-il sportif. Il fallait aussi qu’il soit un séducteur frénétique à l’affut. On ne sait d’ailleurs trop d’où sortent les créatures qui viennent masser les lobs des notre duo, sans doute les aura-t-il subjugué avec sa tchatche. La moralité du film m’échappe à vrai dire et je ne suis pas sûr qu’il fasse progresser les mentalités. Mais c’est peut-être trop demander ? Pour conclure sur une note de finesse, je m’étonne quand même que personne n’ait tiqué sur la scène des Tétra-nazis. A l’heure où l’on vous tombe dessus à coup de schlague dès que vous peignez Merkel en Bismarck, et que Lars Von Trier expie encore son coming-out national-socialiste, 16, 18, bientôt 20 millions de personnes rient à s’en étouffer, 66 ans après la chute du IIIe Reich de blagues d’un potache douteux sorti des années 40. A trop jouer avec les clichés, on finit par s’éblouir, c’est le risque avec ce genre de films.

Guillaume L.

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2 commentaires pour « Intouchables » : le retour des tétra-nazis

  1. lesfilmsdunet dit :

    J’ai adoré ce film. Ce qui m’a le plus touché c’est que ce long métrage nous montre qu’il est possible, qu’on soit jeune ou vieux, d’entretenir de bonnes relations amicales 🙂

  2. CINETHINKTANK dit :

    Très bel article. Qui se cache derrière Guillaume L. ? Michel Houellebecq ? Au plaisir.

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