Apple m’a tué ! (mais je ne suis toujours pas mort)


Venez-voir la dernière née des applications publiées par Apple, Decomposhop, qui vous permet de contempler comme vous le souhaitez le procès de décomposition de vos proches récemment décédés. Choisissez simplement une photo du mort, entrez la date du trépas et le tour est joué. Vous pouvez même configurer des alertes sur des événements importants comme l’apparition des os etc. Attention, une version Ipad avec simulateur olfactif est prévue en livraison avant Noël ! (sic)

Cela confirme peut être ce que certains avaient déjà anticipé, simplement sous une autre forme… dans Ravage de René Barjavel, l’humain moderne conserve ses morts à domicile qui se putréfient lorsque l’électricité vient à disparaître. Apple vous enlève même le souci de la présence physique du mort. La mort perd une sacralité dérivée de 2000 ans de tradition judéo-chrétienne pour redevenir un prolongement du vivant. Car avec Décomposhop, le mort entretient une relation avec le vivant. Il n’est plus un souvenir qui s’efface de la mémoire mais une image qui s’érode peu à peu et illusoirement dans un téléphone, comme un Pokemon. Le mort fait partie des applications Iphone du quotidien, au même titre que la BBC ou Facebook. « Tiens, comment va le mort aujourd’hui ? » en quelques sortes. Cependant, ramener la mort dans le monde des vivants via la technologie n’est pas sans conséquences. La première serait de dire que le questionnement sur la mort (« Pourquoi / A quand mon tour / Comment m’y préparer ? ») habituellement généré par la disparition d’un proche est désormais empêché par la technologie. Le fait de contempler le mort comme une vidéo Youtube derrière la rassurante protection de la vitre de l’Iphone génère une coupure émotionnelle du même ordre que celles qui nous permettent de regarder des vidéos de massacres ou autres, et penser tout à fait à autre chose la seconde d’après sans remords aucun, une fois le bouton tourné sur off. Le off devient possible même sur la mort et offre un très confortable échappatoire au questionnement. En images, le disparu perd sa réalité de mort. Il est un mort virtuel et non plus physique. Et un mort virtuel peut être, peut-être, un non-mort. Il devient donc une figure rassurante, prisonnier derrière sa vitre ; c’est la mort elle-même que je tiens à distance, que je maîtrise avec ma technologie et puis, peut-être, puisque je le vois, la mort elle-même n’est qu’illusion, et je vivrais éternellement, numériquement…

Decomposhop est en réalité un exemple de plus de l’évolution moderne de la perception qu’a l’être humain de lui-même. Suivant ce que Sheldon Wolin décrit parfaitement dans son livre Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarianism (non traduit), les forces du marché ont une tendance endogène à pénétrer dans les différentes sphères sociales échappant jusque-là à leur emprise. Une fois conquise, la perception / évaluation du secteur pénétré s’effectue désormais à l’aune unique de ces critères marchands, une analyse que partage également Zygmunt Bauman dans L’amour liquide, essai sur la fragilité des liens entre les homme. A titre d’exemple, on pourrait songer au débat sur l’immigration en France. Le questionnement actuel est orienté sur le « combien cela coûte ? » bien plus que « que puis-je faire pour aider ces gens en détresse ? ». Aujourd’hui, à l’exemple de ce que nous montre Decomposhop, il en va de même d’un secteur non-marchand des plus essentiels : l’homme. Car l’homme lui-même n’échappe plus à la perception marchande du monde. Baigné dans un univers de choses (dont la somme constitue l’alpha-oméga, étalon de toute valeur), l’homme moderne achève de se percevoir lui-même comme tel. Et comme tel il devient consommable, jetable, recyclable. La mort n’a donc pas d’importance puisqu’elle fait partie du cycle de vie du produit humain. Vous serez remplacé par un autre, personne n’est unique, chacun est interchangeable dès lors qu’il cesse d’être utile ou tout simplement nouveau. Decomposhop met en lumière la décomposition du corps humain comme une curiosité à contempler de loin, un processus au fond aussi banal et insipide qu’un flux d’info en continu sur BFM TV, en attendant la prochaine application tendance, qui effacera Décomposhop des tablettes. Et nous avec.

Decomposhop, $3,99 sur Apple Store.

Mathieu V.

http://www.theonion.com/articles/new-iphone-application-tracks-progress-of-deceased,19355/

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3 commentaires pour Apple m’a tué ! (mais je ne suis toujours pas mort)

  1. romane dit :

    Vous citez comme source theonion, le site n’est pas un site d’information mais d’humour, et je n’arrive pas a trouver l’application sur itunes, je pense qu’elle n’existe pas…

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