Le domaine des murmures


Pour qui a lu Le Cœur cousu – si ce n’est pas le cas, empressez-vous de le découvrir -, c’est une vraie et délicieuse surprise que de découvrir le second roman de Carole Martinez. Transportée par le réalisme magique qui entoure le destin de Frasquita et de ses filles – qui n’est pas sans rappeler l’univers de Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude – j’imaginais sans doute bêtement mais avec une curiosité gourmande retrouver l’atmosphère romanesque du Cœur cousu dans Du domaine des murmures.

Pourtant, au conte s’est substitué le récit d’Esclarmonde, qui interpelle le lecteur au détour d’une escapade où il découvre avec fascination le château en ruine des Murmures, au creux de la vallée de la Loue. Le murmure fantomatique de la jeune recluse défie le temps et nous transporte au XIIe siècle : le jour de son mariage, Esclarmonde refuse d’épouser le vaniteux Lothaire et se coupe l’oreille devant l’assemblée médusée venue assister aux noces de la plus belle fille de la contrée. Du haut de ses quinze ans, la pucelle désire quitter le monde des hommes et vivre recluse afin de consacrer sa vie à la prière. Le terrible seigneur des Murmures n’a pas le choix : il se voit contraint de renoncer à sa précieuse fille et ordonne aux bâtisseurs de créer la cellule. Le matin de sa « mort », Esclarmonde veut s’enivrer une dernière fois des joies terrestres et parcourt la campagne seule à l’aube. Au détour d’un sentier, un homme se rue sur elle et la viole. Qu’importe, elle ne renoncera pas à son vœu et laisse ses funérailles se dérouler.

Outre le thème original, la focalisation adoptée par l’auteur est indéniablement le ressort du roman : la voix d’Esclarmonde mais également son regard guident le lecteur d’un bout à l’autre du roman. La langue ciselée, poétique de ses murmures est un pur enchantement pour le lecteur – même si, il faut le reconnaître, les tournures paraissent parfois un peu artificielles – et  modèle chaque relief de la vallée, donne à toucher au lecteur la pierre froide du château, à sentir l’herbe mouillée de l’aube brumeuse, le soleil brûlant des croisades.

Il n’était pourtant pas évident de choisir une recluse pour mener le récit : or c’est précisément parce qu’elle ne voit qu’un espace restreint que son regard devient captivant. Ainsi, la privation sensorielle décuple les sens de la jeune fille : désormais exclue de la vie humaine, les couleurs lui sont plus vives, les voix frappent son oreille. La privation et la prière lui ouvrent aussi la voie vers d’autres contrées : ses visions emmènent le lecteur sur les routes de France à la suite des pèlerins, à la poursuite du père, parti racheter ses fautes en croisade.

La réclusion fonctionne en fait à rebours : Esclarmonde s’est crue libérée du monde des hommes mais sa cellule en est envahie malgré elle. Les pèlerins, la naissance de l’enfant, les villageois arriment la recluse à sa condition humaine et lui rappellent sans cesse qu’elle est avant tout faite de chair et de sang.

C’est à la toute fin du roman que le conte ressurgit sous la plume de Martinez : à l’image de cette société médiévale où les croyances, les superstitions et la religion s’affrontent, le destin de l’héroïne sera déchu de sa mission divine et rappelé à la misérable folie humaine.

Emilie D.

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