Littérature participative


Il y a, dans les livres de Russel Banks, une invitation à réfléchir dans chaque passage de l’histoire qui nous est racontée. Une intelligence aussi, dans ce que nous disent l’auteur et ses personnages, alliée à une critique acérée de notre monde complexe. Dans Lointain souvenir de la peau, c’est de déviance sexuelle qu’il s’agit, et c’est à cette question que le lecteur est invité à débattre avec l’auteur, en suivant le parcours du Kid, jeune délinquant sexuel sans abri, jouisseur ou victime (c’est selon) d’une Amérique décadente, saturée d’images et rongée par la pornographie. Il en va d’addiction au sexe, donc, principalement, mais aussi de célébrité médiatique, de rejet social, de bannissement et d’exclusion, autant de thèmes de société qui jalonnent ce récit haletant, et sur lesquels Banks, en animateur avisé, fait réagir, questionne, tourmente parfois. Ainsi, l’on est d’abord amené à s’interroger sur la généralisation inquiétante des déviances sexuelles liées à Internet, avant de se pencher sur les solutions dérisoires qui sont actuellement proposées pour réintégrer cette nouvelle génération de malades. Ou encore sur la quasi-impossibilité de ces derniers à s’exprimer dans un monde qui les accable aveuglément. L’écriture américaine, percutante par son érudition, de Russel Banks est sans doute à rapprocher de celle, non moins réfléchie, du sud africain J.M. Coetzee. Dans chaque ouvrage de Coetzee en effet, la magie opère pareillement : quand la discrimination raciale et l’inceste rongent les fabuleux Disgrace et L’Été d’une vie, les digressions philosophiques sur la question de la protection des animaux traversent l’un des fabuleux chapitres d’Elizabeth Costello. Chaque roman de cet auteur est un ravissement pour l’âme avide de réflexion sur l’actualité et les troubles de société, livrée à partir de situations de vie ordinaires. Chez Banks ou chez Coetzee (comme, au cinéma, chez R. Guédiguian – voir Les Neiges du Kilimandjaro ou chez M. Leigh – voir Another Year), on l’aura compris, il ne s’agira donc pas de se cantonner à donner un avis, mais de poser d’abord le décor puis de suggérer et faire coexister plusieurs points de vue, de manière à faire émerger le primordial : la dimension participative. Une dimension qui distingue les grands romans (et les grands films) de notre époque par le lien privilégié qu’elle établit entre l’auteur prodigieux et le lecteur fasciné.

Matthieu Z.

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